Olivier Père

Les Mille et Une Nuits de Eiichi Yamamoto

On se souvient de la redécouverte éblouie, en salles et en blu-ray de Belladonna de Eiichi Yamamoto, film d’animation japonais mythique exhumé des limbes de l’oubli à la faveur d’une restauration miraculeuse. Le film fut en 1976 un échec commercial qui participa à la faillite de la société Mushi Production, fondée en 1962 par Osamu Tezuka, maître du manga et de l’animation japonaise (c’est le père d’Astro Boy et du Roi Léo). Avec Mushi Production, Tezuka voulait expérimenter en toute indépendance des nouvelles approches de l’animation, plus adultes, et des créations originales. C’est au sein de Mushi Production que fut produite la trilogie érotique « Animerama » dont Belladonna est le troisième opus. Cette trilogie marque une date dans l’animation japonaise puisqu’il s’agit des premiers longs métrages d’animation érotiques produits non seulement dans ce pays mais dans le monde entier. Ils sont tous les trois signés Eiichi Yamamoto : Les Mille et Une Nuits (Sen’ya ichiya monogatari, 1969), Cléopâtre (1970, coréalisé avec Tezuka) et enfin Belladonna qui est une adaptation libre de « La Sorcière » de Jules Michelet. Ces deux premiers films ont été à leur tour réédités en DVD et Blu-ray en France par le même distributeur que Belladonna, Eurozoom. Ils furent longtemps éclipsés par la notoriété de cet ultime opus de la série « Animerama ». Sans atteindre les sommets esthétiques de Belladonna, ils témoignent d’une inventivité et d’une audace sans équivalence dans le cinéma d’animation, propres à l’imagination délirante de Yamamoto, et à la poésie de ses visions érotiques.

Les Mille et Une Nuits s’avère le plus conventionnel des trois films, et pourtant on y trouve en germe les beautés vénéneuses des titres suivants. L’érotisme y est encore assez sage, les anachronismes humoristiques n’interviennent qu’avec parcimonie. Cette adaptation très libre des contes orientaux ne retient pas grand-chose du texte original, qu’elle mêle à des influences littéraires diverses, notamment la mythologie et la tragédies grecques. On y suit les aventures d’Aladin, vagabond de Bagdad qui accédera brièvement au trône de la ville après moult péripéties se déroulant sur une période d’une dizaine d’années. La narration adopte un style feuilletonesque qui multiplie les personnages, les changements d’identité, les rebondissements et les trahisons. Le spectateur peut éprouver un sentiment de saturation devant un film qui dure plus de deux heures et se révèle un véritable fourre-tout. Ce sont les qualités visuelles du film, davantage que son histoire à tiroirs, qui suscitent l’adhésion. On assiste à un déluge de couleurs chatoyantes dont l’utilisation varie selon le caractère dramatique ou comique des situations. La caractérisation des personnages porte la patte de Tezuka dont on reconnait le graphisme proche du cartoon enfantin. Le style figuratif cède régulièrement la place à l’abstraction avec des incartades oniriques et psychédéliques, notamment lors des scènes sensuelles où les étreintes physiques sont évoquées par des mouvements de lignes et des variations chromatiques. Cette stylisation s’apparente aux recherches du cinéma d’avant-garde qui abandonne la figuration pour retranscrire des émotions ou des sensations par le prisme de la couleur et du trait. Une autre surprise attend le spectateur dans Les Mille et Une Nuits : l’intégration par Yamamoto de prises de vues réelles dans un film d’animation. Des maquettes en volume de la ville de Bagdad et des plans maritimes viennent briser à plusieurs reprises l’homogénéité de la matière filmique, déjà remarquable par les différentes natures de dessin et la variété des décors. Eloge de la métamorphose et de l’hybridation – des personnages divins modifient leur apparence corporelle dans un épisode merveilleux, passant de l’animal à l’humain – Les Mille et Une Nuits obéit encore à certains standards de l’animation classique mais annonce par certaines extravagances les deux films à venir, dans lesquels Yamamoto vont faire exploser toutes les conventions du récit et du dessin. Une constante réunit les trois longs métrages : une sensibilité féministe contre la violence machiste et un discours critique contre toute forme d’oppression et d’aliénation sociale. Ici l’inconséquence humaine, les élans sensuels sont contrariés par le déterminisme de classe et la volonté des puissants. La dimension libertaire de la série « Animerama » s’épanouira avec Cléopâtre et Belladonna.

Film disponible en DVD et en blu-ray, dans une édition réunissant Les Mille et Une Nuits et Cléopâtre (Eurozoom). Egalement proposé dans un coffret Collector Animerama (les deux films plus Belladonna), chez le même éditeur.

 

 

 

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