Olivier Père

Jack le Magnifique de Peter Bogdanovich

ARTE consacre la soirée du lundi 17 juin à Peter Bogdanovich avec la diffusion de La Dernière Séance (The Last Picture Show, 1971) à 20h55 et de Jack le Magnifique (Saint Jack, 1979) à 22h55. Ce deuxième titre sera également disponible gratuitement en télévision de rattrapage sur ARTE.tv du 17 au 23 juin.

Jack le Magnifique est considéré à juste titre comme l’un des meilleurs films de Peter Bogdanovich, à défaut d’être le plus connu du public. Il survient après une traversée du désert consécutive aux échecs à répétition de Daisy Miller, Enfin l’amour et Nickelodeon, projets ambitieux dont les réceptions décevantes ou calamiteuses fragilisèrent la position de Bogdanovich auprès de l’industrie hollywoodienne. Passé du statut d’enfant prodigue à celui moins enviable de brebis galeuse, Peter Bogdanovich décide de se refaire une santé avec un film à petit budget, réalisé en totale indépendante et loin des diktats des studios. C’est avec une économie réduite, à l’issue d’une gestation rocambolesque – projet d’abord confié à Orson Welles, d’abord écrit par sa compagne Cybill Shepherd et financé par le magazine Playboy – que le tournage se déroule dans les rues et les hôtels de Singapour. Bogdanovich s’inspire d’un roman de Paul Theroux qu’il adapte avec l’auteur et le scénariste Howard Sackler. Le film suit les pérégrinations d’un aventurier américain échoué à Singapour, pourvoyeur de filles et de services plus ou moins illicites aux expatriés et touristes de la région. Ce sympathique voyou fricote avec la mafia locale et n’a qu’une seule ambition pour échapper à son triste sort : posséder sa propre maison close. Un jour, un agent de la CIA (interprété par Bogdanovich) lui propose de diriger un bordel uniquement réservé aux soldats américains en permission, de retour de la guerre du Vietnam. Ces nouvelles fonctions lui font toucher du doigt son rêve, elles ne font aussi qu’aggraver son état de servitude. Cette histoire de perdant magnifique pourrait évoquer les films de John Huston avec Humphrey Bogart. Mais le traitement de Bogdanovich, aidé du chef-opérateur allemand Robby Müller, est résolument moderne. Au style documentaire des images s’ajoute un traitement inhabituel du récit, fragmenté en trois actes et scandé de longues ellipses, qui soulignent la torpeur moite de Singapour, où le temps semble s’être arrêté. Au thème de l’exil se surexposent celui de la libre entreprise et du mythe de la réussite individuelle. En bon capitaliste, Jack souhaite accéder à la fortune des vrais héros américains. Il se heurte à la triste réalité et à des intérêts économiques et stratégiques qui le dépassent, ceux de son propre pays à l’étranger. Sous ses faux airs de série B nonchalante et existentielle, Jack le magnifique est sans doute le film le plus politique de Bogdanovich, qui dénonce à sa manière l’impérialisme et l’intervention au Vietnam des États-Unis. C’est aussi un film très intime qui détaille les victoires dérisoires et les échecs cuisants d’un homme attaché à sa liberté et à son indépendance, mais qui voit la malchance s’abattre sur lui malgré son optimisme et son obstination. Le choix de Ben Gazzara dans le rôle de Jack, maquereau bienveillant et paternaliste, et le style réaliste et sans fioriture de Jack le magnifique ont souvent encouragé la comparaison avec Meurtre d’un bookmaker chinois (1979) de John Cassavetes. Pourtant les deux films permettent surtout de vérifier le fossé qui sépare les torrents émotionnels de Cassavetes de la rétention pudique de Bogdanovich. C’est le hasard d’une participation sur le tournage de Opening Night en tant qu’acteur qui incita Bogdanovich à proposer le rôle à Ben Gazzara. Ce dernier offre un interprétation toute en subtilité, loin des clichés machistes attachés à ce genre de personnage haut en couleur. Ben Gazzara et Bogdanovich se retrouveront dans une autre réussite, Et tout le monde riait, en 1981.

Ben Gazzara dans Jack le Magnifique de Peter Bogdanovich

 

L’éditeur Carlotta a permis récemment la redécouverte en Blu-ray de La Dernière Séance et de Jack le Magnifique, disponibles à la vente en édition simple ou dans des coffrets collector. Carlotta a également publié un beau livre de Jean-Baptiste Thoret, Le cinéma comme élégie – conversations avec Peter Bogdanovich, dans lequel le cinéaste revient sur l’ensemble de son œuvre.

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Un commentaire

  1. ballantrae dit :

    Film singulier que j’avais découvert via Ben Gazzara que j’avais adoré vers 22 ans dans Husbands puis Meurtre d’un bookmaker chinois de Cassavetes.
    C”est effectivement une sorte de jumeau de ce dernier film: Gazzara mouillé dans des affaires opaques, entre spectacle et pègre plus lien avec les filles et enfin cette omniprésence de l’échec qui colle aux basques du personnage principal.
    Belle , très belle atmosphère qui restitue la moiteur de Singapour et certainement l’un des meilleurs films du cinéaste avec Nickelodéon et The last picture show.
    Bogdanovich est non seulement un représentant intéressant du Nouvel Hollywood mais aussi un grand cinéphile qui eut de vrais liens avec Welles et d’autres géants.
    Me revient néanmoins cette anecdote lue dans le catalogue La révolution S Leone sur la venue de ce jeune cinéaste à Cinecitta au début des 70′: “Je devenais fou.Je n’arrivais pas à lui arracher la moindre idée, le moindre apport à l’ébuache de l’histoire.Il restait assis, renfrogné” déclare S Leone en racontant la genèse de Il était une fois la révolution qu’ilsera obligé de réaliser lui-même.
    Sur la photo page 142 je suis frappé par la ressemblance physique entre Friedkin et Bogdanovich.

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