Olivier Père

La Nuit des masques de John Carpenter

La Nuit des masques (Halloween, 1978) appartient à un second âge d’or du cinéma fantastique américain, situé dans les années 70. Au cours de cette décennie des jeunes cinéastes américains, partiellement ou marginalement assimilés au « Nouvel Hollywood », ont révolutionné le film d’horreur par un surcroit de réalisme, un héritage ludique de la contre-culture et des emprunts à la modernité cinématographique qui viennent rompre l’acceptation classique du récit et du personnage. La Nuit des masques, troisième long métrage de John Carpenter après Dark Star et Assaut, est une production indépendante qui remporta un énorme succès commercial au moment de sa sortie, et lança la mode du « slasher », sous-genre horrifique dans lequel des adolescents sont éliminés à l’arme blanche par un tueur masqué. Le film s’intéresse à la figure (ou plutôt son absence angoissante) du tueur en série, cernant la terreur moderne de la répétition et du vide par l’assimilation de formes anciennes de superstition. A l’image du croquemitaine des contes pour enfants vient se superposer celle du criminel psychopathe, dont la négation du visage par un masque blanc aux traits effacés et la silhouette aux déplacements mécaniques soulignent l’inhumanité. Michael Myers est une tentative de représentation du Mal à l’état pur. Insensible à la douleur, apparemment indestructible, il ne manifeste pas la moindre émotion. Ombre menaçante qui observe et suit longuement ses proies avant de les tuer machinalement, Michael Myers ne s’éloigne que de brefs instants de son programme méthodique de mises à mort : lorsqu’il observe avec étonnement le corps qu’il vient de fixer à un mur avec son couteau, ou quand il organise une décoration macabre en plaçant la stèle de la tombe de sa sœur sur le lit d’une de ses victimes. Michael Myers se rêve alors en metteur en scène, mais ses réalisations sont celles d’un animal cruel mêlé à un enfant pervers de six ans, âge auquel il commit son premier meurtre.

Au-delà de cette invention maléfique, Carpenter se révèle maître de l’espace et du temps. Il met en scène des lieux quotidiens rendus inquiétants par l’emploi de l’écran large – Carpenter fait un brillant usage du format Panavision – et procède à une forme de désertification urbaine.

Un lotissement pavillonnaire cossu, typique d’une petite ville américaine sans histoire, devient le théâtre de meurtres brutaux commis par un croquemitaine fantomatique. Carpenter concentre le récit sur quelques pâtés de maisons et se montre brillant topographe du suspens. Avant la nuit fatale d’Halloween, le réalisateur organise une chorégraphie de déplacements au cours desquels des adolescentes arpentent des espaces quotidiens selon des itinéraires immuables, typiques d’une Amérique blanche à la fois rassurante et ennuyeuse. Le regard du tueur, fréquemment signifié en caméra subjective, vient jeter l’effroi sur la paisible banlieue et le spectateur. Carpenter et son directeur de la photographie Dean Cundey désignent par les mouvements de caméra ou des cadres très larges une présence hors-champ, ou furtivement aperçue, tache sombre et diffuse prompte à disparaître au milieu du vide.

Les scènes centrales sont situées dans deux villas voisines et identiques situées l’une en face de l’autre. Cette symétrie renforce l’anonymat et la banalité d’un décor visité de manière indifférenciée par une force aveugle et destructrice. Elle instaure aussi une tension dramatique puisque l’héroïne est d’abord témoin auditif du meurtre de son amie avant de comprendre que Michael Myers lui réserve le même sort.

L’épilogue abrupt du film offre une succession de plans fixes désertés de la présence humaine, décors vides de maisons ou de rues désormais hantés à jamais par la présence de Michael Myers, contaminés par le Mal.

La Nuit des masques est ressorti en salles le mercredi 24 octobre, en version restaurée, distribué par Splendor Films.

A noter que le mercredi 5 décembre (dans le cadre du PIFF – Paris International Fantastic Film Festival) on pourra revoir au Max Linder, à 16h30, Halloween 3 : le sang du sorcier (1983) de Tommy Lee Wallace, premier film de ce proche collaborateur de Carpenter au début de sa carrière – il fut notamment monteur de La Nuit des masques et de Fog.

C’est le seul film de la saga Halloween qui n’a rien à voir avec Michael Myers ou les autres personnages imaginés par Carpenter et Debra Hill, et dont le scénario opte pour une orientation particulièrement originale. Victime d’un échec aussi total qu’injuste au moment de sa sortie, ce film est une véritable pépite du cinéma fantastique américain des années 80, à redécouvrir d’urgence.

Catégories : Actualités

4 commentaires

  1. Guillaume RENARD dit :

    Nombre de ses films sont devenus des références du cinéma d’horreur et de science-fiction, notamment New York 1997, The Thing, Invasion Los Angeles ou encore L’Antre de la folie. Si tous n’ont pas reçu un accueil critique favorable au moment de leur sortie, un grand nombre sont désormais considérés comme des films culte.
    Merci à ARTE de nous faire redécouvrir tout ça.

    • Olivier Père dit :

      Merci mais il faut surtout féliciter le distributeur Splendor qui ressort les films de Carpenter en salles et Studiocanal qui les éditent en blu-ray en 4K. Quant à Arte, nous diffuserons mercredi 28 novembre Suspiria de Dario Argento en version restaurée, et disponible en replay pendant sept jours.

  2. Félix dit :

    Encore un superbe article sur John Carpenter, ça fait toujours plaisir à lire, merci ! J’ai revu Halloween tout récemment (pour me préparer à voir l’immondice signé David Gordon Green dans les meilleures conditions possibles !) et je l’ai aimé comme au premier jour… Je l’avais découvert très tôt, je devais avoir 10 ans grand max, grâce à une diffusion télé ; et ça avait été un émerveillement. Je l’avais enregistré sur VHS, j’avais aussitôt condamné la VHS en retirant le fameux petit clapet puis pris soin de décorer une jaquette en découpant des images du film dans le Télérama des parents…
    C’est un des films qui a déclenché mon amour pour le cinéma en général, et mon attrait pour le cinéma de genre en particulier, et je me suis très bien rappelé pourquoi en le revoyant. Mon passage préféré du film étant quand Jamie Lee Curtis sort de la maison pour aller voir ce qui se trame dans celle d’en face, dans le noir et le calme de la ville endormie, accompagnée par la musique de Carpenter… Ce passage-là est d’une beauté fascinante.
    Je vois que vous êtes attaché à son titre français, ce qui est compréhensible car il est très chouette aussi. On le doit à Claude Chabrol, je crois. A moins que je confonde avec Les Griffes de la Nuit, le premier (et excellent) Freddy de Wes Craven !

    Suite à votre article, j’ai revu Halloween III.
    Il est en effet assez chouette, il mérite d’être revu et reconsidéré. Dès le générique, génial, on est intrigué et dedans !
    Toutefois, le scénario faiblit un peu dans sa dernière partie, je comprends qu’il ait pu beaucoup décontenancer à sa sortie. On ne comprend pas trop les motivations du gérant de cette entreprise malveillante et des personnages principaux (à part peut-être la fille qui a tout intérêt à enquête sur la mort de son père ; mais quid du docteur ?…). Il y a aussi quelques effets malheureux, comme par exemple cette pluie de « jetons » et leurs éclairs sur les employés de l’usine. Mais à côté de ça, une superbe ambiance, une mise en scène particulièrement soignée (on pourrait aisément croire que Carpenter himself est derrière la caméra), la patte reconnaissable du grand Dean Cundey, et tout plein d’idées excellentes, le tout soutenu par une musique terrible signée Carpenter & Alan Howarth. Bref, merci aussi pour la recommandation. Je l’avais vu très jeune, celui-là aussi, et n’en gardais pas un grand souvenir.

    • Olivier Père dit :

      Je crois que Chabrol, c’est Les Griffes de la nuit. Le film de Carpenter ne pouvait pas garder son titre original en France (et dans d’autres pays) où peu de gens avaient entendu parler de la fête d’Halloween, limitée aux pays anglo-saxons à l’époque. J’irai revoir Halloween 3 au Max Linder, une belle occasion de le redécouvrir sur grand écran. Le film est certes inégal, mais il m’avait plu (découvert à la télévision).

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