Olivier Père

Les Marais de la haine de Ferd et Beverly Sebastian

Une découverte. L’éditeur Artus lance une nouvelle collection dédiée aux films rednecks, sous la houlette du spécialiste français Maxime Lachaud, auteur de l’ouvrage de référence Redneck Movies : Ruralité et dégénérescence dans le cinéma américain publié aux éditions Rouge Profond en 2014. Les films rednecks, aussi réunis sous l’étiquette « hicksploitation » désigne une catégorie de longs métrages ayant pour sujet et pour cadre les campagnes reculées du sud des États-Unis et des Appalaches, et pour protagonistes les habitants de ces régions pauvres et isolés, déclassés par la guerre, le chômage et des conditions de vie très rustiques, réputés pour leur caractère inhospitalier et diverses tares physiques et morales. Ces stéréotypes profondément inscrits dans la culture populaire américaine ont donné naissance à une abondante production littéraire, musicale et cinématographique. La représentation des états du Sud et de leurs coutumes, pittoresques, amusantes ou terrifiantes, n’a pas échappé au cinéma hollywoodien avec des films aussi divers au fil des décennies que La Route du tabac de John Ford, Le Petit Arpent du bon dieu de Anthony Mann, Que vienne la nuit de Otto Preminger, Délivrance de John Boorman ou les comédies d’action avec Burt Reynolds. C’est le cinéma d’exploitation, avec peu de moyens mais davantage de folie, d’authenticité et d’audace, qui a réellement donné une image juste, malgré ses exagérations et son opportunisme, des rednecks, white trash, hillibillies, et à travers eux d’un imaginaire plouc typiquement américain : 2000 Maniacs de Hershell Gordon Lewis, Mudhoney de Russ Meyer, Massacre à la tronçonneuse et Le Crocodile de la mort de Tobe Hooper offrent une vision cauchemardesque et hyper réaliste des turpitudes du Sud profond. Les Marais de la haine (Gator Bait, 1974) appartient à l’âge d’or des redneck movies et demeure un titre emblématique de ce filon. Apprécié des amateurs, sa notoriété n’est pourtant pas la même que celle des titres cités plus haut. Gator Bait fait partie de ces productions régionales à petit budget, destinées à une exploitation limitée et à un public très ciblé. Produit, écrit, filmé et photographié par un couple de cinéastes indépendants, Gator Bait revendique ses origines redneck devant mais aussi derrière la caméra. Tourné dans les bayous de Louisiane, dans un environnement sauvage et hostile, le film met en scène une terrible histoire de vengeance. Situé dans le milieu des bootleggers (contrebandiers d’alcool), Gator Bait montre une humanité dégénérée vivant aux confins des marais, en compagnie des serpents et des alligators. Le film de Ferd et Beverly Sebastian s’inscrit dans la mouvance du « rape an revenge » : une sauvageonne entreprend une expédition punitive contre les assassins de sa sœur, les membres d’une famille de fermiers qui cherchent de leur côté à éliminer la jeune femme. Tandis que plusieurs redneck movies reposent sur les rapports haineux entre ruraux et citadins, hors-la-loi et représentants de l’ordre, ou Blancs et Noirs, Gator Bait est clairement l’histoire d’une guerre des sexes. Les hommes y sont montrés comme des prédateurs abrutis et concupiscents, excités par la présence de jeunes femmes à moitié nues batifolant dans des points d’eau. La femme est un objet de désir mais surtout de haine, comme en témoignent des flambées de violence dirigées contre le sexe opposé. La scène choc du film est l’agression d’une jeune fille tuée d’une décharge de fusil à bout portant dans le vagin. Quand même… Manifeste féministe hardcore, Gator Bait n’est pas dépourvu de complaisance dans ses images mais son discours a au moins le mérite d’être clair. Le personnage féminin principal est présenté comme une super héroïne à la sexualité agressive et au courage sans limite, maîtresse en son domaine arpentant les marais sur son petit bateau à moteur et maniant les armes avec dextérité. Desiree Thibodeau est interprétée par Claudia Jennings, étoile filante du cinéma d’exploitation américain qui se fit remarquer pour son sex-appeal et son tempérament de bagarreuse, très à l’aise dans les rôles physiques, vedette de quelques pépites du film rustique U.S. (The Unholly Rollers, ça cogne et ça rigole chez les routiers, Fast Company…) Ferd et Beverly Sebastian lui ont offert un rôle à sa mesure, sexy et sauvage, dans Les Marais de la haine. Souffrant d’addictions diverses, Claudia Jennings est morte dans un accident de la route en 1979, à l’âge de 29 ans. On peut trouver la mise en scène du couple Sebastian trop rudimentaire et répétitive. Il n’empêche que Les Marais de la haine se révèle à la hauteur de sa (petite) réputation, et dépasse sans peine le niveau d’une banale série Z sans âme. Claudia Jennings, mais aussi les décors naturels et les seconds couteaux patibulaires nous tiennent en haleine du début à la fin. Artus propose aussi en DVD la suite de Gator Bait, toujours des mêmes réalisateurs mais sans Claudia Jennings. Pas vu.

Les Marais de la haine

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