Olivier Père

L’Enfer des zombies de Lucio Fulci

Artus propose à la vente une formidable édition blu-ray française du célèbre film de Lucio Fulci, gorgée de suppléments – notamment des entretiens avec deux des principaux collaborateurs de Lucio Fulci – scénariste, responsable des effets spéciaux qui contribuèrent avec lui à la réussite de cet étonnant film d’horreur.

L’Enfer des zombies (Zombi 2, 1979) est la première imitation italienne des films de morts-vivants modernes réalisés par George A. Romero, avec son cortège de scènes de carnage et de cannibalisme. Le succès de Zombie de Romero en 1978, dont la version européenne a été supervisée par Dario Argento, inspire immédiatement les producteurs transalpins qui souhaitent exploiter ce nouveau filon du fantastique : un film d’horreur capable de mêler le gore, l’action et l’aventure exotique. De manière plus explicite que le film de Romero, L’Enfer des zombies renvoie à la culture vaudou. La majeure partie du récit se déroule sur une île dans les Caraïbes, berceau des croyances religieuses et superstitions importées d’Afrique qui entourent le retour des morts sur terre sous la forme d’esclaves, de marionnettes pathétiques ou de créatures assoiffées de vengeance et de sang humain. Moins politique que Romero, Fulci et le couple de scénaristes Dardano Sachetti et Elsa Briganti (seule créditée au générique) optent pour une version atmosphérique du zombie, mort vivant amorphe et loqueteux, mu par une unique pulsion dévoratrice. Il ne s’agit pas comme chez Romero de transformer le zombie en figure allégorique des masses aliénées, prolétaires ou consommateurs. Ici, c’est l’opposition entre le Nord et le Sud qui se joue devant la caméra de Fulci, le zombie y apparaissant comme le refoulé d’un passé colonialiste, qui finit par envahir les artères de Manhattan, le Tiers-Monde aux portes des grandes métropoles occidentales.

Loin d’être un plagiat servile et sans personnalité du film de Romero, L’Enfer des zombies développe ainsi une approche qui puise ses racines dans le film de Jacques Tourneur produit par Val Lewton en 1943, Vaudou, mais sur un mode beaucoup plus sanglant et spectaculaire. La dimension pop du film de Fulci n’est pas à exclure puisque les principaux concernés revendiquent aussi l’influence de la bande dessinée, ces fameux « fumetti » qui, avant ou simultanément au cinéma bis, recyclaient les personnages et situations de la série B américaine dans le cadre de péripéties extravagantes. Le premier réalisateur pressenti pour tourner le film, Enzo G. Castellari, déclina l’offre pour des raisons pécuniaires. La commande fut acceptée par Lucio Fulci, technicien doué et artisan versatile du cinéma populaire italien, alors dans une mauvaise passe financière et artistique. L’Enfer des zombies va devenir l’œuvre inaugurale d’un tournant décisif dans la carrière de Lucio Fulci, qui va se lancer dans une série de films construits autour de scènes révulsives et illogiques, inventant un fantastique à la fois viscéral et abstrait, d’inspiration lovecratienne (Frayeurs, L’Au-delà, La Maison près du cimetière, Le Chat noir). Fulci, dont certains westerns, « gialli » et films historiques laissaient déjà apparaître une certaine fascination pour la violence, s’engouffre à partir de L’Enfer des zombies dans un déchainement de cruauté et de nihilisme, en prenant ses distances avec le scénario traditionnel.

L’Enfer des zombies, ode lancinante à la pourriture, fut expurgée par la censure française de plusieurs minutes traumatisantes au moment de sa sortie en salles. On a pu le découvrir, grâce au DVD et désormais au Blu-ray, dans sa sanglante intégralité. L’une des scènes les plus fameuses du film montre un œil de femme crevé en gros plan par une gigantesque écharde lors d’une attaque de morts-vivants. Au-delà de la sauvagerie de cette scène, Fulci semble prendre le spectateur amateur de sensations fortes au piège de son voyeurisme. Le cinéma gore a repoussé les limites de la représentation de la violence, en donnant à voir l’intérieur des corps, les geysers de sang, le déballage des organes. L’œil jouit de cette exhibition obscène, au risque d’un dégoût qui frappe comme un aveuglement.

L'Enfer des zombies de Lucio Fulci

L’Enfer des zombies de Lucio Fulci

 

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3 commentaires

  1. Sawyer dit :

    « Il ne s’agit pas comme chez Romero de transformer le zombie en figure allégorique des masses aliénées, prolétaires ou consommateurs. Ici, c’est l’opposition entre le Nord et le Sud qui se joue devant la caméra de Fulci, le zombie y apparaissant comme le refoulé d’un passé colonialiste, qui finit par envahir les artères de Manhattan, le Tiers-Monde aux portes des grandes métropoles occidentales. »

    Apparemment, il y a une dimension intellectuelle et sociétale dans les films de zombies qui, jusqu’à présent, m’avait totalement échappé…

    Sinon, moi, une fois, j’ai essayé de regarder « Cannibal Holocaust »… mais quand j’ai vu qu’on y décapite (pour de vrai) un petit singe adorable, je n’ai pas pu aller plus loin (j’ai même appris, en vérité, qu’ils avaient sacrifié deux petits singes pour la séquence… ouais, parce que la première prise était ratée).
    Je ne suis pas une petite nature, ni même un fanatique végan, mais tout de même !

  2. MB dit :

    « Il ne s’agit pas comme chez Romero de transformer le zombie en figure
    allégorique des masses aliénées, prolétaires ou consommateurs. Ici,
    c’est l’opposition entre le Nord et le Sud qui se joue devant la caméra
    de Fulci, le zombie y apparaissant comme le refoulé d’un passé
    colonialiste, qui finit par envahir les artères de Manhattan, le
    Tiers-Monde aux portes des grandes métropoles occidentales. »
    mais dans ce cas, on est exactement dans la même optique sociale et progressiste que chez Romero! Ceci dit cette dimension chez Romero (et ici) ne m’a toujours apparu qu’à l’état de suggestion très théorique, jamais convaincante autant que ce qu’en prétendent ses admirateurs. Pour le Fulci ici, les maquillages bien que simplistes sont attrayants et n’invalident jamais le film. Le final aux portes de Manhattan est assez convaincant mais gâché par le prélude dans lequel Fulci ne peut pas s’empêcher de dévoiler trop tôt le goresque qui va s’installer, niant toute surprise au spectateur pour la suite. L’énucléation de la femme est grotesque et sans intérêt et mon oeil n’a pas joui!

    Pas d’accord sur l’intérêt de ce film, à part ce joli côté esthétique des zombies eux-mêmes, assez cocasses.

    Pourriez-vous m’indiquer ici le film dans lequel un groupe s’égare dans une usine délabrée zombifiée à mort et prend un ascenseur pour à chaque étage, en retuer quelques uns, puis s’échappe sur un hors-bord descendant un fleuve avec insert à un moment, sur un marrant petit singe qui fait des bonds sur la rive: ce plan avait bien fait rire Yannick Dahan.

  3. Hamsterjovial dit :

    « Au-delà de la sauvagerie de cette scène, Fulci semble prendre le spectateur amateur de sensations fortes au piège de son voyeurisme. »

    Non mais qu’est-ce qu’il ne faut pas lire… Un dépassement du voyeurisme, parce que cette scène montre une femme qui se fait crever un œil ? Ce n’est pas parce que Fulci a réalisé un film intitulé ‘L’Au-delà’, et qu’il fait partie des faiseurs (au nombre desquels je ne mettrais pas un Tobe Hooper ou un Bob Clark, par exemple) qui ont foncé avec opportunisme dans toutes les surenchères qu’autorisait son époque, qu’il fut capable de quelque dépassement que ce soit. Surplus de complaisance, voulez-vous dire…

    Le pire, c’est que ses films ne me dégoûtent même pas de façon organique, tant je n’y perçois que des débauches de cosmétiques et des effets de lumière qui auraient, au choix, fait pleurer de rire ou de tristesse les chefs op’ de Tourneur (lequel doit se retourner dans sa tombe d’avoir vu, dans le texte ci-dessus, son travail d’orfèvre rapproché de celui de Fulci). Non, ce qui m’accable le plus chez Fulci, c’est la bêtise, la laideur et, encore une fois, l’opportunisme de ses films.

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