Olivier Père

Inside LLewyn Davis de Joel et Ethan Coen

Dans le cadre de sa programmation cannoise, ARTE diffuse lundi 21 mai à 20h55 Inside LLewyn Davis écrit et réalisé par Joel et Ethan Coen en 2013, Grand Prix du Festival de Cannes la même année.

C’est un film admirable, beaucoup moins vociférant, tapageur et ironique que les succès antérieurs des Frères Coen. Les cinéastes parviennent à nous surprendre et nous émouvoir avec cette comédie sur le thème de l’échec. LLewyn Davis est un jeune chanteur-guitariste sans le sou qui tente désespérément de vivre de ses talents musicaux. Les Coen montrent que le talent n’est qu’un ingrédient de la recette de la réussite de la carrière d’un artiste. Victime de ses mauvaises décisions et de la malchance, Llewyn Davis est l’archétype des antihéros qui peuplent le cinéma des frères Coen, maladroits et en butte à l’hostilité du monde. Pas forcément sympathique, esclave de ses humeurs et de ses faiblesses, Llewyn Davis est incapable de trouver sa place dans la société. Les marges de la communauté artistique aussi bien que les milieux traditionnels du travail et de la famille le rejettent comme un élément inutile, désagréable.

Inside LLewyn Davis restitue l’atmosphère de Greenwich Village dans le New York du début des années 60. Les cinéastes nous font découvrir l’émergence dans les clubs de la musique folk, qui puise ses racines dans les traditions populaires américaines. Les nombreuses chansons qui rythment le récit sont des standards de l’époque interprétés par les comédiens du film. Les passages musicaux, dans lesquels la durée des morceaux est respectée par le montage, confèrent une authenticité et une intégrité précieuses à ce film des frères Coen, devenus avec le temps les gardiens d’une certaine culture américaine, plus orale et musicale que cinématographique.

L’acteur guatémaltèque Isaac Davis, repéré pour la première fois dans Drive et capable de prouesses transformistes, prête son regard triste à LLewyn Davis, représentant d’une humanité dévastée. Il partage la vedette avec un chat roux prénommé Ulysse, en référence à Homère. En effet, l’animal est particulièrement fugueur mais il finit toujours par rentrer à la maison. Tout le contraire de Llewyn Davis destiné à demeurer une âme errante, sans foyer ni amis.

Oscar Isaac dans Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen

Oscar Isaac dans Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen

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Un commentaire

  1. Sawyer dit :

    Des frères Coen, c’est vraiment « No Country for Old Men » que je place au-dessus de tous les autres (l’un des films phares des années 2000).
    J’ai une aussi une certaine tendresse pour l’hilarant « A Serious Man » (2009).
    Pour ce « Inside Llewyn Davis », je l’avais trouvé plutôt raté… enfin, disons plutôt décevant (mais je ne l’ai pas revu depuis… alors peut-être que je changerais d’avis à la revoyure, comme on dit).
    J’avais trouvé le propos plutôt obscur, voyant mal ce que les frères Cohen avaient voulu dire avec ce film… mais comme vous le dites si bien, le personnage principal est « Pas forcément sympathique, esclave de ses humeurs et de ses faiblesses »… alors au fond, c’est peut-être ça, cette ambiguïté, qui m’avait beaucoup déconcerté, désorienté.

    « le talent n’est qu’un ingrédient de la recette de la réussite de la carrière d’un artiste »
    Oui, je suis tout à fait d’accord… d’autant qu’à la fin du film, on sent que le mec va abandonner une carrière artistique qui ne décolle pas… et qu’on aperçoit, en arrière-plan, dans un bar, un type en train de chanter : Bob Dylan.
    Il se trouve que je n’ai jamais été sensible à Bob Dylan : je n’ai même jamais compris comment un type avec une voix de canard avait pu devenir l’un des mythes de la culture pop-rock (et même quand des artistes que j’adore reprennent une chanson de Bob Dylan, je n’accroche pas davantage).

    Sinon, je me souviens que c’est Jean-Baptiste Morain, dans les Inrocks, qui avait signé la critique de « Inside Llewyn Davis » au moment de sa sortie : je crois qu’il avait dû voir le film à Cannes, et du coup, en résumant le film, il en avait livré une version très personnelle.
    Dans les commentaires, plusieurs personnes s’étaient gentiment moqués de lui… et il ne l’avait pas très bien pris !
    Mais en fait, ce qui est drôle (de mon point de vue), c’est que son interprétation du film était plus intéressante que le film lui-même…

    Voici sa critique :
    Llewyn Davis (Oscar Isaac), personnage inspiré du chanteur Dave Van Ronk (à l’époque une des principales figures de Greenwich Village avec Bob Dylan), est un jeune musicien folk. Nous sommes en 1961 à New York, l’hiver est rigoureux et Davis tente, moins bien que mal, de survivre. C’est qu’il n’a pas de chance. C’est le type même du loser. Llewyn couche avec une fille qu’il aime (Carey Mulligan, désopilante) ? Elle tombe enceinte, lui en veut à mort et se maque avec le type qu’il déteste le plus, un autre chanteur nommé Jim Burkey (Justin Timberlake, parfait en carriériste faux-cul). Des admirateurs fous (on le découvrira plus tard) lui prêtent un appart pendant leurs vacances en lui confiant leur chat ? Il le laisse se barrer (running-gag mené de main de maître par les Coen). Sans oublier son agent et les patrons de boîtes qui l’arnaquent, sa sœur qui le méprise, etc. Tout est comme ça. Si un oiseau californien ressentait le besoin soudain de faire ses besoins, il serait sûrement capable de se retenir jusqu’à New York pour avoir le plaisir de se soulager sur l’épaule de Llewyn Davis. Musicalement, Llewyn Davis est un artiste intègre et talentueux (c’est vraiment Oscar Isaac qui chante dans le film), mais il est d’une intégrité qui dérange les autres, les opportunistes comme Jim Burkey, comme les petits patrons de la musique. Or, un jour, l’occasion se présente à lui de rencontrer un magnat de la musique, Bud Grossman (joué par F. Murray Abraham, sans doute inspiré par Albert Grossman, futur manager de Dylan). Il accepte pour cela de partir en tournée hivernale avec des jazzmen bien atteints et méprisants (John Goodman, en roue libre…). La réussite indéniable du film se rapproche de celle d’un équilibriste de génie qui accomplirait la prouesse de se tenir entre le comique et le drame au sommet d’un fil tendu à 100 mètres de hauteur. On hésite souvent, à la vision d’Inside Llewyn Davis, entre le rire et les larmes – comme dans cette scène où notre antihéros chante une superbe chanson à son père, devenu aphasique, et où celui-ci finit par s’endormir. Bref, Llewyn Davis n’a vraiment pas de chance (tout le monde le déteste ou le méprise), mais plus les nuages noirs s’accumulent au-dessus de sa tête, plus sa mine de victime consentante mais obstinée nous fait rire. Comment ne pas s’identifier à lui, même quand notre vie n’est pas semblable à la sienne ? Comment ne pas éprouver la plus élémentaire empathie pour un type qui essaie de s’en sortir mais contre qui les éléments semblent déchaînés. Comme dans O’Brother, comme une ritournelle éternelle, revient ainsi dans le cinéma des frères Coen l’image d’Ulysse, ce type qui n’a qu’un souhait : vivre heureux dans son royaume (la chanson folk). Inside Llewyn Davis, sans dévoiler sa fin, raconte autre chose, de cruel encore : la chance, la mode, la coïncidence avec son temps. Pour devenir un artiste reconnu, il ne suffit pas d’avoir du talent, de maîtriser son art. Il faut savoir sentir son époque. Les derniers plans du film, déchirants, ont un petit air hégélien : ce soir-là, à Greenwich Village, c’est le vent de l’histoire qui souffle sur la scène. Et Llewyn Davis, notre ami, notre frère, ne fera pas partie du voyage. Reste un film brillant aux dialogues polissés, à la gloire des délaissés de l’histoire de l’art, un film qui statufie à jamais Llewyn Davis, tout à côté du personnage de Charlot, parmi les plus magnifiques perdants du cinéma.

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