Olivier Père

Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman

Milos Forman est mort aujourd’hui à l’âge de 86 ans. Pour lui rendre hommage, ARTE bouleverse ses programmes et diffuse dès demain dimanche 15 avril à 20h50 Vol au-dessus d’un nid de coucou (One Flew Over the Cuckoo’s Nest, 1975). Le film sera disponible en télévision de rattrapage pendant sept jours sur le site d’ARTE.

Ce classique du cinéma des années 70, deuxième long métrage tourné aux Etats-Unis par Forman, fut couronné par les cinq principaux Oscars (meilleur film, meilleur metteur en scène, meilleur acteur, meilleur actrice, meilleur scénario adapté d’une œuvre préexistante – ici le roman de Ken Kesey paru en 1962) et un immense succès public. Un triomphe similaire attendra Forman moins de dix ans plus tard avec l’un de ses chefs-d’oeuvre, Amadeus.

Transféré d’une prison d’état à un hôpital psychiatrique en raison de son comportement indiscipliné et violent, McMurphy (Jack Nicholson dans l’un de ses plus grands rôles), un détenu aussi asocial que sympathique a vite fait de devenir le leader d’un groupe de malades et d’organiser plusieurs actes de rébellion et de désobéissance, principalement dirigés contre la dureté de l’infirmière chef Ratched (impressionnante Louise Fletcher). Contrairement aux apparences ce célèbre film de Milos Forman ne traite pas de la folie. L’hôpital psychiatrique n’est qu’un décor en huis clos pour mettre en scène une petite communauté humaine et traiter d’au moins deux thèmes qui traversent toute l’œuvre de Forman, d’une grande cohérence malgré son apparente diversité. D’abord le spectacle. Forman s’intéresse aux différentes formes de représentations théâtrales et de la place du spectacle dans la société, comme création artistique mais aussi comme manifestation critique d’un individu ou d’un petit groupe contre les institutions et la collectivité. C’est la raison pour laquelle Forman a souvent filmé des vies d’artistes, de bouffons ou d’entrepreneurs de spectacle, que ce soient des illustres génies (Mozart, Goya) ou des amuseurs publics (Andy Kaufman), en passant par le pornographe Larry Flint et les hippies chantants de Taking Off et Hair. Dans Vol au-dessus d’un nid de coucou McMurphy est un élément perturbateur qui sème le désordre et faisant entrer l’indiscipline et la libido dans l’univers parfaitement contrôlé de l’asile, mais aussi le jeu et la fête, en véritable metteur en scène qui va transformer le réfectoire en petit théâtre contestataire. La scène où McMurphy mime l’excitation d’un téléspectateur devant un match de base-ball – alors que le poste de télévision est éteint, entrainant avec lui les autres patients, est parfaitement emblématique du cinéma de Forman, qui célèbre le pouvoir de l’art et de l’imagination contre l’oppression de l’ordre moral et policier et tous les totalitarismes. Voilà l’autre grand sujet de Forman : la liberté au prix de la vie.

Exilé aux Etats-Unis après la répression du printemps de Prague, Forman connaît les méfaits de la dictature mais aussi les ruses pour se jouer d’elle, avec des chances incertaines de réussite, et le panache de l’insoumission. McMurphy est un metteur en scène, un meneur de troupe mais c’est surtout un électron libre, un esprit frondeur qui ne manque ni d’humour – celui du désespoir – ni d’empathie pour ses compagnons d’infortune. Il est aisé de voir en lui une projection de Milos Forman, qui lutta un temps contre les tracasseries du pouvoir communiste en Tchécoslovaquie où il signa ses premiers films avant de s’adapter – plutôt bien que mal – au système des studios hollywoodiens, avec d’autres batailles pour parvenir à ses fins.

Devant la caméra de Forman l’asile de Vol au-dessus d’un nid de coucou devient la métaphore non pas du goulag, mais de la société tchèque sous le joug communiste, avec le contrôle impitoyable des libertés individuelles et une réglementation bureaucratique aussi absurde que rigide, avec ses « bons » soldats (la terrifiante infirmière Ratched) capables de briser le moindre espoir de réforme ou de désir de transgression en faisant aveuglément respecter la loi et l’ordre.

La rediffusion de ce beau film que l’on peut voir et revoir avec une émotion particulière sera suivie à 23h05 par le documentaire de Antoine de Gaudemar Il était une fois… Vol au-dessus d’un nid de coucou réalisé en 2011 qui revient sur l’histoire, la réalisation et le triomphe de ce long métrage emblématique du cinéma américain et de l’œuvre de Milos Forman.

ARTE diffusera bientôt un autre film de Milos Forman, grande réussite de sa période tchèque, Au feu les pompiers! réalisé en 1967.

Jack Nicholson dans Vol au-dessus d'un nid de coucou

Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman

Catégories : Actualités · Sur ARTE

3 commentaires

  1. Sawyer dit :

    J’ai revu le film, pas l’autre jour, mais assez récemment (disons, il y a moins d’un an) : c’est l’un de mes films fétiches des années 70 (sans conteste la décennie la plus riche et la plus excitante de l’histoire du cinéma).
    Ce qui m’a frappé, c’est que le film a relativement peu vieilli : il a gardé intacte toute sa force sur le plan émotionnel.
    Il fonctionne tout du long comme une comédie (et une comédie très drôle) et s’achève à la façon d’une tragédie bouleversante : c’est donc un film qui jongle avec un panel assez large d’émotions.
    Les personnages de l’hôpital sont tous aussi pathétiques les uns que les autres, et pourtant ils sont terriblement attachants… et l’air de rien, c’est une sacrée gageure que de réussir à dépeindre des personnages attachants, surtout dans ce contexte-là (ou même dans n’importe quel film normal).
    Un élan de générosité, une forme d’humanisme à l’opposé des mièvreries d’un Frank Capra.
    « Vol au-dessus d’un nid de coucou » m’accompagne depuis plus de 20 ans maintenant, mais il me bouleverse toujours autant.

  2. Marie-Sandra Diamant-Berger dit :

    J’ai revu ce film passionnant, d’une grande envergure et terriblement d’actualité malgré les apparences de notre société prétendument libérée. Mais libérée de quoi : du travail que l’on aime plus ou qu’on est obligé d’effectuer pour des raisons alimentaires? de la société de consommation dans laquelle on se crée des besoins (télévision, ordinateur, tablettes, voiture, vacances, cadeaux pour les fêtes, vêtements à la mode? Ce qui compte dans notre société c’est de consommer et de penser à court terme. Prenons-nous le temps de nous remettre en question pour savoir si cette vie nous convient? Rarement, nous sommes dans le tourbillon de l’hyperactivité comme une fuite en avant. On s’assourdit avec le travail, des émissions débiles à la télévision ou des dîners mondains superficiels. L’essentiel étant de ne pas se poser pour ne pas penser par nous-même. Nous agissons comme des moutons sous le joug des décideurs qui ne voient que leurs intérêts. Dans le film, les choses sont caricaturales mais nous devrions prendre cela très au sérieux si nous ne voulons pas finir comme les patients de cet hôpital psychiatrique. La médecine n’échappe pas à la règle : on soigne des symptômes; des organes, on stabilise des malades chroniques et on ne fait plus de travail de fond pour comprendre les causes des maladies et leur sens.
    J’avais vu ce film il y a sept ans lorsque j’étais hospitalisée en psychiatrie pour une grave dépression. Bien sûr, les traitements ne sont plus aussi « barbares » qu’autrefois mais je sais pour l’avoir vécu, ce que peut être un enfermement dans un milieu infantilisant. J’ai eu des électrochoc car ma dépression résistait au traitement médicamenteux mais je ne sais pas si ce sont les électrochoc qui m’ont réveillé ou l’état amoureux dans lequel je suis tombée auprès d’un patient qui, comme moi, était déprimé. Je n’ai eu aucune séquelle des électrochoc que l’on fait maintenant sous anesthésie général. Heureusement je n’en ai pas eu d’autre mais je sais que certains patient revenaient régulièrement à la clinique pour des électrochoc. Est-ce que cela les améliorait vraiment? Je n’en sais rien et j’avais l’impression que ces prescriptions étaient également motivées pour faire de l’activité dans la clinique.
    Les psychiatres étaient de bons chimistes et savaient très bien manier les psychotropes. Il est vrai que cela contribuait à nous améliorer sur le plan psychique mais aucun d’entre eux ne faisait de vrai travail psycho thérapeutique de fond pour dénouer les causes profondes de notre mal à l’âme.
    Alors oui les traitement psychiatriques ont évolués mais dans le fond, les choses n’ont pas tellement changées.
    En tout cas, je suis ravie d’avoir revu ce film avec du recul. Je comprends qu’il ai eu cinq oscars. Bravo à Milos Forman qui avait transposé à merveille dans un hôpital psychiatrique ce qu’il avait vécu dans le régime communiste en Tchécoslovaquie. Effectivement, il y aura toujours un conflit entre les institutions dont nous avons besoin pour vivre ensemble et les libertés individuelles. Cet homme était un grand visionnaire

  3. AxelleAndy dit :

    J’adore totalement Vol au dessus… et puis Amadeus, pas le même style, c’est que Milos était bien capable de nous surprendre à chaque fois. J’ai toujours pensé et trouvé que c’était bien de l’avoir choisi, lui, pour Vol au-dessus… Venant d’un pays de souffrances et maltraitances diverses, sa vision du film n’était pas aussi « confortable » qu’un cinéaste de L.A. qui vient faire du « Hollywood » où personne n’a jamais de vêtements froissés etc. Ma vie n’est guère passionnante, mais je confesse quelques passages en hôpital psy ! Depuis la date de réalisation du film, et puis l’écriture du livre, jusqu’à « mes expériences » les choses ont un peu changées, mais d’autres demeures, comme le fameux mot à ne pas prononcer si on le refuse (un peu comme Voldemor) LE PROTOCOLE ! Alors si on ne le respecte pas, direct dans une chambre fermée à clé, un seul « meuble » dans une grande pièce froide (dans tous les sens du mot « froide »), le lit est en barreau métalliques épais, fixés, vissé, dans le sol, impossible de le déplacer, le reste est lisse pas comme dans les comédies où l’on voit De Funès rebondir sur des murs capitonnées de mousse bien épaisse. A part la fenêtre donnant sur rien d’intéressant, on a un téléviseur, mais dans une cage avec un épais plexiglas, on a l’heure, on a l’affichage de la température (prise donc en l’air là où c’est le plus chaud, moi, en hiver, il faisait 14°, j’ai parlé de psychiatrie d’un autre âge au psy, il n’a pas été content !). Il faut demander pour allumer ou éteindre le télé (viseur) et puis quelle chaîne on souhaite voir… A votre avis ? 😉
    Ceci dit, les méthodes USA et FR ne sont pas forcément les mêmes non plus, l’électrochoc, ou plutôt sismothérapie, se fait sous anesthésie générale ! Il y a donc une avancée médicale et un progrès fou !
    Un dernier mot ? Eh bien, MERCI Milos Forman… à bientôt sur des écrans !

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