Olivier Père

Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood

ARTE diffuse Lettres d’Iwo Jima (Letters from Iwo Jima, 2006) de Clint Eastwood lundi 15 janvier à 20h55. Ce film propose le contre-champ de Mémoires de nos pères, en racontant la bataille d’Iwo Jima du point de vu japonais. Il faut saluer la démarche de Clint Eastwood qui pensait au départ confier la réalisation du deuxième volet de son diptyque à un metteur en scène japonais – il cherchait un « Akira Kurosawa d’aujourd’hui » – avant de finalement s’atteler lui-même à la tache. Jamais un cinéaste américain n’avait accordé un film entier au camp des ennemis et des vaincus pendant la Guerre du Pacifique. Certes il y avait eu quelques films américains mettant exclusivement en scène des soldats allemands comme A l’ouest rien de nouveau de Lewis Milestone ou Croix de fer de Peckinpah, mais ces derniers étaient tournés en anglais avec des acteurs américains ou anglais. Eastwood (et son coproducteur Steven Spielberg) ont l’audace de consacrer une production importante entièrement interprétée par des Japonais, et parlée en Japonais. Le film a obtenu lors de sa sortie un succès mondial, et un triomphe au Japon. Ode à la mémoire des troupes japonaises chargées de défendre l’île d’Iwo Jima, territoire sacré de l’empire nippon, au prix de pertes humaines énormes – plus de 20 000 soldats tués, soit la quasi totalité de la garnison – Lettes d’Iwo Jima est une nouvelle et véhémente illustration des horreurs de la guerre au travers de plusieurs destinées individuelles, aux deux extrémités de la hiérarchie de l’armée. En particulier le général Tadachimi Kuribayachi nommé à la tête des troupes chargées de la défense de l’île, et le jeune Saigo, simple fantassin. Tandis que Kuribayachi, officier expérimenté ayant vécu aux Etats-Unis, débarque sur l’île en sachant qu’elle sera son tombeau, Saigo refuse de se résigner au sacrifice inhumain imposé par ses supérieurs, et va tenter par tous les moyens de survivre. Cet instinct de vie est la lueur frêle et admirable d’un film plongé dans les ténèbres de la mort et de la violence guerrière. Eastwood insistait dans Mémoires de nos pères sur les aspects les plus obscènes de la guerre, sans lésiner sur les images choquantes – soldats brulés au lance-flamme, ou décapités par les explosions. Lettres d’Iwo Jima poursuit cette démarche en ajoutant à l’intensité des combats le poids de l’exaltation nationaliste nippone, qui exhortait ses sujets au sacrifice personnel en cas de défaite. Si Mémoires de nos pères montrait les mécanismes de la propagande d’état en temps de guerre avec l’exploitation d’une photographie transformée en symbole, Lettres d’Iwo Jima s’intéresse aux effets de cette propagande déjà installée dans l’esprit des soldats. L’acmé de cette réflexion aboutit à la scène hallucinante où des soldats japonais se suicident l’un après l’autre à la grenade dans une grotte, sur les ordres de leur officier. En refusant cette culture de la mort et de l’obéissance aveugle, Saigo représente aux yeux du réalisateur le véritable courage et le triomphe de la vie, dans une armée constituée de fantômes, de cadavres en sursis. Lettres d’Iwo Jima est sans doute le film le plus funèbre de Clint Eastwood, hanté par la mort de milliers d’hommes, baigné dans des ténèbres sépulcrales. C’est aussi l’un des plus beaux, sans doute le meilleur et le plus impressionnant de la dernière partie de sa carrière.

Lettres d'Iwo Jima de Clint Eastwood

Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood

Catégories : Sur ARTE

3 commentaires

  1. slunt dit :

    qu’avez-vous pensé d’American Sniper du même Cl. Eastwood?

    • olivierpere dit :

      J’aime beaucoup, malgré une fin contestable… Il aurait du filmer la mort de son personnage, pour aller au bout de sa démonstration sur la folie homicide et le trauma guerrier.

  2. ballantrae dit :

    Immense diptyque, certainement l’un des sommets d’Eastwood avec cette qualité fordienne de savoir construire une situation dans toute sa complexité le tout servi par un sens de la topographie, un art de l’espace rare.Cette île est comprise de deux manières différentes et les deux films se nourrissent l’un l’autre que l’on voit d’abord Mémoires de nos pères ( ou plutôt « flags » comme le titre en VO Eastwood) ou Lettres…
    Sans parler du rapport au temps qui est vertigineux car il oblige le spectateur à s’interroger sur son point de vue, à la nuancer de manière à montrer l’humain à nu.
    Quant à American sniper, je dois m’avouer plus dubitatif malgré des scènes de guerilla urbaine parfois impressionnantes, la faute au personnage autour duquel tourne le récit.
    LA BA du prochain semble creuser un sillon analogue. Mais qui sait??? Sully était passionnant de bout en bout et semblait renouer avec la subtilité de ces deux grands films…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *