Le Corbeau de Henri-Georges Clouzot

Notre hommage à Henri-George Clouzot se poursuit, conjointement à la rétrospective et à l’exposition qui lui sont consacré à la Cinémathèque française, et à l’actualité vidéo de certains de ses films. ARTE diffuse Le Corbeau, réalisé en 1943 par Henri-Georges Clouzot, lundi 20 novembre à 20h55, dans une version restaurée. Ce grand classique du cinéma français vient également d’être édité en blu-ray par Studiocanal.

Un petit village est empoisonné par une série de lettres anonymes. Le docteur Germain, première victime de cette vague de délation (il a procédé à des avortements pour sauver des mères) enquête pour découvrir l’identité du mystérieux Corbeau. Le film s’inspire d’un fait-divers survenu dans les années 20 dans la ville de Tulle. En 1943 cette histoire de calomnie prend une signification particulière. Produit par la Continental, firme allemande installée en France par l’occupant nazi sur ordre de Goebbels, et dirigée par Alfred Greven, Le Corbeau montre le peuple français sous un jour peu reluisant. Les analogies évidentes avec la collaboration et la vague de délations qui sévit durant les heures les plus sombres de l’histoire de France déplurent au régime de Vichy, au clergé et aux commanditaires du film, mais aussi à la Résistance, tandis qu’à la Libération, on accusa Clouzot d’avoir fait un film anti-français et on le condamna à une interdiction de travail à vie (levée quelques années plus tard). Auréolé d’une réputation aussi prestigieuse que sulfureuse, Le Corbeau est un chef-d’œuvre dont il faut relativiser la noirceur et le pessimisme. Clouzot raconte une double renaissance morale. Il laisse penser qu’une saignée est nécessaire pour que le pays s’extirpe de la boue, comme le soulignent les dialogues. Le personnage de Pierre Fresnay est ramené à la vie par une infirme génialement interprétée par la sensuelle Ginette Leclerc. Le Corbeau est donc un film moins sordide qu’on l’a laissé entendre, qui contredit les soupçons de misogynie et de misanthropie encore attachées au nom de Clouzot. Au sein d’un intrigue policière retorse, le film exalte l’amour et le désir physique, avec la formation d’un couple que tout oppose au début, un médecin brisé par un drame intime et une fille qui s’offre à tous les hommes pour oublier son handicap.

Larquey et Fresnais dans Le Corbeau

Pierre Larquey et Pierre Fresnais dans Le Corbeau de Henri-Georges Clouzot

 

La diffusion du Corbeau sur ARTE nous offre l’occasion de saluer la parution d’un livre consacré à la firme Continenal.

Continental Films – cinéma français sous contrôle allemand de Christine Leteux (éditions La Tour verte) retrace l’histoire de la firme allemande créée en octobre 1940 par un producteur allemand, Alfred Greven, dans Paris occupé. Comme le souligne Bertrand Tavernier dans une préface enthousiaste, cet essai bouscule les préjugés, idées fausses et légendes nés autour de la Continental, et rétablit la vérité sur le fonctionnement de cette société et les motivations de ceux qui y travaillèrent, souvent contraints, parfois consentants, grâce à de nombreux témoignages et documents. Leteux fait revivre la période terrible de l’Occupation allemande et de la Collaboration, se livre à une véritable étude d’historienne. Ce livre riche en surprises, révélations et rectifications – notamment sur le voyage à Berlin de comédiens français en mars 1942, ou la mort de Harry Baur torturé par la Gestapo – permet de mieux comprendre l’envers du décor de la production cinématographique française entre 1940 et 1945, de lever le voile sur des décisions et des attitudes des principaux protagonistes du cinéma français sous l’Occupation, qui vont du courage à la pire crapulerie, entre les collaborateurs convaincus, les opportunistes sans scrupules, ceux qui durent accepter de travailler pour les Allemands victimes de pressions et de chantage et ceux dont la bêtise ou l’aveuglement paraissent toujours aussi inexcusables.

Un livre passionnant et indispensable.

 

 

 

 

 

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