Olivier Père

Brancaleone s’en va-t-aux croisades de Mario Monicelli

Une nouvelle collection de DVD et de Blu-ray vient nous rappeler, souvent avec des films demeurés inédits en France, que la comédie italienne produisit dans les années 60 et 70 un nombre impressionnants de réussites incontestables, à des degrés divers. L’un de ces films peut être sans exagération qualifié de génial, et pourtant personne n’avait pensé à le sortir en salles dans notre pays, tant la production humoristique transalpine, pléthorique, permettait ce genre d’impasse, fréquente à l’époque. Il s’agit de Brancaleone s’en va-t-aux croisades (Brancaleone alle crociate) réalisé par Mario Monicelli en 1970. La comédie fut pour Monicelli un moyen de poser un regard ironique sur la société contemporaine italienne mais aussi sur l’Histoire de son pays.

Vittorio Gassman et Stefania Sandrelli dans Brancaleone s'en va-t-aux croisades de Mario Monicelli

Vittorio Gassman et Stefania Sandrelli dans Brancaleone s’en va-t-aux croisades de Mario Monicelli

Dès 1959 La Grande Guerre, écrit par le célèbre tandem Age-Scarpelli, produit par Dino De Laurentiis et interprété par Gassman et Tognazzi, racontait l’histoire de deux soldats sans qualités, embarqués sur le front italo-autrichien pendant la Première Guerre mondiale, mêlant épisodes comiques et tragiques. Le film servira d’inspiration à Sergio Leone pour Le Bon, la brute, le truand. Après un autre belle fresque historique (Les Camarades en 1963, sur les grèves ouvrières du début du XXe siècle à Turin), Monicelli développe son goût du picaresque avec L’Armata Brancaleone et sa suite Brancaleone s’en va-t-aux croisades, récits médiévaux farfelus et hauts en couleur où Gassman, extraordinaire en chevalier errant s’en donne à cœur joie dans la fanfaronnade et le cabotinage. Le premier film, réalisé en 1966 était en noir et blanc. Il introduisait le personnage de Brancaleone, chevalier incapable, vantard et déshérité, à la tête d’une armée de loqueteux dans l’Italie médiévale. Monicelli choisissait le ton de la farce pour se moquer de la noblesse et de la religion, tout en proposant une approche réaliste du Moyen-Age. Le succès du film engendre une suite, propice à offrir à Gassman une partition encore plus grandiose. Sorte de Quichotte italien, Brancaleone accompagne un groupe de croisés bras cassés en chemin pour la Terre Sainte, prêts à guerroyer contre les Infidèles. La belle Stefania Sandrelli interprète Tiburzia da Pellocce, une jeune sorcière que Brancaleone a sauvée du bûcher et qui le suit par amour. Leur odyssée sera parsemée d’épisodes dérisoires, grotesques ou pathétiques. Comédie médiévale unique en son genre, Brancaleone s’en va-t-aux croisades offre sans doute le plus bel exemple imaginable de cinéma picaresque. La forme du film accueille des éléments hétérogènes, de la grosse rigolade à la métaphysique, intègre aussi des dialogues en vers lors de l’épisode de la rencontre avec Goemondo (Adolfo Celi), le roi de Sicile parti à Jérusalem combattre les hérétiques, lorsque Brancaleone parvient enfin en Terre Sainte. Le film est contemporain des incursions mythologiques de Pasolini, qui allait bientôt s’intéresser au Moyen-Age et à l’Afrique avec sa « trilogie de la vie ». Monicelli comme Pasolini signe une œuvre aux multiples résonnances et à plusieurs niveaux de lecture. Sa dimension politique est évidente à une époque où le post colonialisme et la question du Tiers-Monde échauffent la gauche occidentale. Le cinéaste glisse aussi des hommages à d’autres grands films. La cuirasse de Brancaleone évoque celle de Toshiro Mifune dans Les Sept Samouraïs tandis que la confrontation avec la Mort, inoubliable, évoque immanquablement Le Septième Sceau de Bergman.

 

Disponible en DVD et Blu-ray chez ESC, dans la collection « Maestro ».

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