Olivier Père

Le Gouffre aux chimères de Billy Wilder

Swashbucker a ressorti en salles (mercredi 15 février) Le Gouffre aux chimères (Ace in the Hole / The Big Carnival, 1951) de Billy Wilder. C’est l’un des films les plus importants de Wilder, dans sa veine noire, pourtant sanctionné par un échec total au moment de sa sortie. Le Gouffre aux chimères propose une critique féroce de la presse à sensations. Il dresse le portrait d’un journaliste prêt à tout pour relancer sa carrière. Charles Tatum, grande gueule renvoyée de plusieurs quotidiens de métropoles importantes pour ses mauvaises manières et une déontologie douteuse, atterrit dans le journal local de Alburquerque (Nouveau-Mexique), où il quémande du travail auprès du patron, dont la devise trône dans le bureau : « Tell the Truth » (dire la vérité). Pour Tatum, la vérité est moins importante que les gros tirages, les bobards, les manipulations et la recherche de nouvelles choquantes. Un an après son arrivée, désespéré de végéter dans la rubrique des chiens écrasés, Tatum va fabriquer de toutes pièces un coup médiatique en retardant le sauvetage d’un homme retenu prisonnier d’une galerie dans une montagne au milieu du désert, en plein territoire indien, et en se réservant l’exclusivité de la nouvelle. Son absence de scrupules est relayée par l’opportunisme d’un shérif corrompu qui compte bien exploiter l’opération à des fins électorales, et par la vénalité de la propre épouse de l’enterré vivant, qui espère tirer profit de l’accident de son mari. Wilder ose centrer son film autour d’un antihéros absolu, détestable d’arrogance et de cynisme dès son entrée en scène, interprété par un Kirk Douglas survolté. Wilder ne cherche aucune excuse au personnage de Tatum. Ce n’est que trop tardivement qu’il prend conscience de l’abjection de son plan, en assistant à la lente agonie du malheureux. Il perd même le contrôle de la situation, dépassé en immoralité par le politicien et la femme, dépassé aussi par la curiosité malsaine de la foule qui s’agglutine autour du théâtre du drame. Misanthropie, misogynie… on retrouve l’univers, les personnages et les thématiques du film noir – brillamment illustré par Wilder dans Assurance sur la mort et Boulevard du crépuscule – appliqués à une satire sociale, une œuvre de dénonciation. C’est le premier grand film de Wilder qui n’est plus écrit avec son scénariste attitré Charles Brackett. En s’émancipant de Brackett, Wilder a sans doute voulu dépasser l’audace et les provocations des films du duo, avec un sujet choc et des personnages antipathiques. Il ne fait aucun doute que l’aspect le plus dérangeant du Gouffre aux chimères concerne encore aujourd’hui le traitement de la foule, qui se précipite en plein milieu du désert pour assister au sauvetage spectacle du pauvre explorateur. Une kermesse s’organise, avec manèges et buvettes, des familles entières viennent de toute la région camper dans l’attente d’une issue heureuse ou tragique. Le public a violemment rejeté cette vision très sombre de l’humanité, qui montre une foule abrutie et voyeuse, préfiguration des millions d’anonymes accros à la téléréalité. Les spectateurs pouvaient à la rigueur accepter Kirk Douglas dans le rôle d’un salaud, il leur était plus difficile de contempler leur propre caricature, dans un reflet déformant présenté comme véridique. Wilder est peut-être allé trop loin, mais cette terrible outrance achève de rendre Le Gouffre aux chimères inoubliable, à l’instar de cet ultime plan, façon on ne peut plus radicale de clore un film.

Kirk Douglas dans Le Gouffre aux chimères

Kirk Douglas dans Le Gouffre aux chimères de Billy Wilder

 

 

 

 

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