Olivier Père

Il vigile de Luigi Zampa

Parmi les maîtres de la comédie italienne et surtout les fondateurs de ce qui fut surnommé le « néoréalisme rose », on aurait tort d’oublier ou de sous-estimer Luigi Zampa, cinéaste talentueux et passionnant. La diversité apparente de la filmographie de Zampa, entre comédies et mélodrames, films légers ou beaucoup plus sombres, ne parvient pas à occulter son véritable projet : raconter l’histoire de l’Italie, de l’après-guerre jusqu’aux années 70. Zampa rappelle dans ses films que les formidables progrès sociaux et l’essor économique rapide de son pays furent intimement liés à des manifestations de corruption et d’opportunisme chez ses concitoyens, à tous les niveaux de la société. Zampa s’est ainsi attaché à décrire – et à dénoncer – le fonctionnement des institutions italiennes, l’évolution des mœurs ou les différences culturelles entre le nord et le sud du pays, la banalisation et la généralisation des magouilles et de l’incivilité. C’est aussi un portraitiste acerbe de l’Italien moyen, avec une galerie de personnages amusants jusque dans leurs pires défauts ou leur veulerie, dans une approche typique de la comédie grinçante italienne.

Il vigile fut un grand succès de ce filon comique, porté par la star incontestée du genre, Alberto Sordi. Réalisé en 1960, cette excellente comédie était restée inédite en France et c’est un grand plaisir de pouvoir enfin la découvrir en salles (à partir du 23 novembre), après la rétrospective qu’avait consacrée la Cinémathèque française à Luigi Zampa au début de l’année.

Il vigile, si on le compare à d’autres comédies italiennes, possède la particularité de dresser le portrait d’un idiot, interprété de manière grandiose par Sordi. Otello Celetti est un idiot absolu, véritable fardeau pour sa famille puisqu’il se refuse à travailler, suffisamment vaniteux pour avoir une opinion sur tout, peu avare en conseils malgré son incompétence notoire. Sa première apparition au début du film est anthologique : du pas de sa porte à celle du café, en veste de pyjama, il réussit à importuner le maximum de personnes croisées dans la rue en un temps record, parasite ivre de ses paroles et de sa vacuité. Otello n’a qu’un seul désir professionnel, devenir agent de la circulation, métier qui exige des compétences qu’il n’a pas, et qu’il va quand même obtenir grâce à un « piston » de la mairie. Piston qu’il doit à un acte héroïque perpétré par… son fils de dix ans (sans doute l’idée la plus drôle du film).

Dans une société corrompue de sa base jusqu’à son sommet, entièrement bâtie autour de petits arrangements avec la loi et la morale, le personnage de l’idiot est le seul à ne pas savoir se débrouiller, et dont le comportement et le raisonnement, toujours erronés ou en décalage avec une réalité elle-même faussée, va provoquer des catastrophes et surtout démontrer par l’absurde la corruption du système.

Otello est un idiot magnifique. Dans l’uniforme neuf de l’agent de circulation, il va pouvoir faire reluire son idiotie, user et abuser de ses nouveaux pouvoirs, et dispenser malgré lui une leçon de morale au maire de la petite ville, politicien profiteur et cynique (interprété par Vittorio De Sica), sur le thème de « la loi est égale pour tous ».

L’idiotie n’est pas dans Il vigile un simple ressort comique, mais un révélateur. L’idiot, comme le saint, montre la vérité.

Il vigile est distribué par Tamasa, en version restaurée.

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