Olivier Père

Le Goût de la cerise de Abbas Kiarostami

Pour rendre hommage à Abbas Kiarostami, disparu le 4 juillet à l’âge de 76 ans, ARTE bouleverse sa grille des programmes et diffuse jeudi 7 juillet à 23h45 Le Gout de la cerise (Ta’m-e gilas), Palme d’or au Festival de Cannes en 1997, ex-æquo avec un autre grand film, L’Anguille de Shohei Imamura.

Le Goût de la cerise sera également disponible en télévision de rattrapage sur ARTE+7 pendant sept jours.

Le Goût de la cerise est certainement l’un des chefs-d’œuvre de Abbas Kiarostami, cinéaste qui a dominé le cinéma contemporain en signant plusieurs longs métrages essentiels dans les années 90, décennie où le cinéma s’est renouvelé grâce à l’apparition d’auteurs venus de l’Extrême et du Moyen-Orient, transformant littéralement une carte du monde qui était centrée presque exclusivement sur l’Europe et les Etats-Unis depuis la création du cinéma. Avec Où est la maison de mon ami? puis Close-Up de nombreux cinéphiles ont découvert la beauté du cinéma iranien, et surtout le travail d’un cinéaste, à la fois poète et philosophe, qui allait redéfinir les notions de fiction et de documentaire, en inventant des dispositifs de mise en scène et de narration proprement vertigineux.

Le Goût de la cerise de Abbas Kiarostami

Homayoun Ershadi dans Le Goût de la cerise de Abbas Kiarostami

Le Goût de la cerise est ainsi un film charnière dans l’œuvre du cinéaste iranien, qui ouvre sur la dernière partie de sa filmographie, plus conceptuelle et portée sur des dispositifs audiovisuels, tendance qui s’épanouira avec l’arrivée du numérique. Le Goût de la cerise est caractéristique du cinéma de Kiarostami. La voiture, à la fois habitacle intime et ouverture sur le monde, y joue un rôle primordial. Kiarostami invente une voiture cinéma qui est à la fois écran de projection et caméra, permettant littéralement au film d’avancer, de traverser plusieurs phases du récit. Ce dernier est volontairement mystérieux au début : un homme parcourt des paysages urbains dans sa grosse voiture et cherche à entrer en contact avec d’autres hommes, des piétons, en les invitant à monter dans le véhicule. Kiarostami entretient le doute sur les intentions du conducteur. L’hypothèse de la drague homosexuelle surgit dans l’esprit du spectateur, même si elle n’est jamais encouragée par le cinéaste. Une tension – davantage qu’un suspens – s’installe, liée à la quête du personnage et au travail du spectateur qui cherche à comprendre ce qui se passe. Lorsque l’homme dévoile enfin ses intentions – trouver un complice qui puisse lui donner un coup de main pour son projet de suicide, le film se transforme en réflexion sur l’existence. Les interventions de trois passagers – un jeune soldat, un séminariste, un vieux taxidermiste –expriment des points de vue différents sur le projet du conducteur. Celui du vieil homme, qui se lance dans un plaidoyer poétique et hédoniste sur l’amour de la vie, correspond sans doute à celui du cinéaste, mais il n’écrase pas les autres, plus conservateurs et marqués par la religion – le suicide est tabou en Iran. Les paysages changent, nous passons des banlieues pauvres à une campagne désertique. Le voyage n’est pas seulement géographique il est aussi mental, onirique : sensation encouragée par le déroulement hypnotique du film, doux et limpide. Le Goût de la cerise, malgré une trame minimaliste, parvient à accueillir non seulement les multiples facettes de l’Iran – ethniques, sociales, culturelles, religieuses – mais aussi toute l’humanité et même tout le cinéma, serait-on tenter de dire. Le film qui privilégie le plan séquence n’a rien d’un documentaire mais fourmille de détails, d’indices qui renseignent le spectateur sur le monde de son tournage autant que sur son sujet. A l’espace confiné de la voiture succèdent des plans larges sur la campagne iranienne. Les routes en zigzags qu’affectionne le cinéaste symbolisent les mouvements de la vie. L’épilogue énigmatique, geste génial de cinéma, interrompt la fiction avant toute forme de résolution pour dévoiler un au-delà du film, celui de sa préparation, dans une ambiance de joie et de communion. L’image 35mm cède la place à la vidéo, et cette brisure finale annonce d’autres essais cinématographiques à venir de Kiarostami, plus expérimentaux, comme Ten.

 

 

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2 commentaires

  1. MB dit :

    Peut-être un jour on reverra Les Elèves du Cours Préparatoire (Avaliha) un doc sur la rentrée scolaire dans un grand collège iranien (produit par le Centre d’Eveil des Enfants et Adolescents). Ce doc fut diffusé en 96 je crois par la chaîne Planète (j’ai numérisé ma vhs!).

  2. ballantrae dit :

    Encore la disparition d’un cinéaste immense cette fois doté d’une filmographie plus développée dans le temps car , même si on ne le découvrit que tardivement avec Où est la maison de mon ami?, ce fut l’impression unanime que le cinéma se réinventait loin de nos regards sous l’ombre d’un régime dont on en pouvait soupçonner qu’il puisse générer autant de beauté pure et de richesses conceptuelle.
    Le spectre de ceux qui reconnurent en Kiarostami un nom-clé est large: je me souviens de Daney, Godard mais aussi de Kurosawa qui après la mort de S Ray voyait en Kiarostami un nouveau cinéaste visionnaire héritier à sa manière de la générosité de l’auteur de la trilogie d’Apu.
    Entre l’approfondissement vertigineux de la trilogie Où est la maison/ Et la vie continue/Au travers des oliviers qui devenait secrètement wellesien ( pas un hasard si Y Ishagpour a écrit sur Welles, Ray et A Kiarostami), le jeu de faux semblants de Close up et ces deux gestes épurés que sont Le goût de la cerise et son versant lumineux Le vent nous emportera on ne peut que mesurer la grandeur de Kiarostami.
    Et il serait fructueux de revoir ses documentaires éducatifs comme Devoirs du soir ( sorte de matière brute d’où émerge le récit de Où est la maison) , des courts des débuts magnifiques tels Le pain et la ruelle et bien sûr son évolution vers l’abstraction initiée par Ten (que Panahi reprendra avec Taxi Téhéran à mon sens moins surprenant) et perpétuée avec ses films-installations.
    Si Copie conforme ne m’avait pas entièrement convaincu ( un festival Binoche mais pas au bon sens du terme, c’est à dire comme dans Bleu de Kieslowski ou dans Mary de Ferrara) en revanche je pense que son opus japonais mérite d’être revu avec plus d’attention Like someone in love.
    J’ai eu la chance de rencontrer Kiarostami en 2000 lors d’un colloque à st Yrieix ( 24) autour de la Tempête du siècle qui avait ravagé la Dordogne entre autres paysages.Il était apparu comme un homme généreux de sa parole, détendu et plein d’humour.Je me rappelle -mais il faut que je retrouve mes notes et enregistrements- qu’il avait dit pour ouvrir son intervention: « Quand je suis arrivé, en voyant ces paysages beaux et terribles, j’aurais voulu que ce travelling ne cesse jamais » écho certainement de sa découverte des effets du tremblement de terre pour Et la vie continue.Je ne sais comment dire mais nous étions tous très émus de cette parole amie après avoir vécu et épisode, comme un apaisement semblable au moment où enfin les oiseaux s’étaient remis à chanter après un silence lourd de plusieurs jours fin 1999.
    Bien sûr, je me rappelle ce que tous connaissent: les verres fumés, la distinction extrême d’AK mais surtout je réentends sa voix, très posée, douce et un flux de paroles assuré que ce soit en persan (traduit !) ou en anglais quand je me suis risqué à échanger avec lui.
    Il nous avait montré même un court métrage très émouvant conçu avec son fils à partir de ses photos qui ont aussi servi pour la conception de son beau livre de photos chez Hazan.
    Ce fut là je pense l’un des ou le sommet de ma vie de cinéphile tant j’ai su d’emblée que je rencontrais plus qu’un grand cinéaste, un homme qui invitait à penser vie et cinéma dans un même mouvement.
    La mort de Cimino m’a attristé pour le sentiment mélangé de grandeur et de gâchis de ce parcours si semblable au dessin de ses films.
    Celle de Kiarostami suscite une autre tristesse: un sage est parti secrètement après avoir accompli un miracle cinématographique là où ne nous l’attendions pas.
    Le monde est plus incertain sans cette présence mais revoir ses films doit nous aider à le regarder plus sereinement.

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