Olivier Père

Cannes 2016 Jour 3 : Ma Loute de Bruno Dumont (Compétition)

Ma Loute s’inscrit dans le prolongement de Camille Claudel 1915 et de P’tit Quinquin puisqu’il associe à l’époque du premier (les années 1910) l’enquête policière du second, tout en proposant une nouvelle fois quelque chose de profondément original par rapport aux films précédents de Bruno Dumont.

Cette originalité qui explose littéralement dans Ma Loute, c’est le mélange des genres, du burlesque au mélodrame en passant par le film d’horreur, le tout enrobé dans une direction artistique qui frôle le somptueux.

Malgré son caractère délirant cette histoire et ces personnages proviennent d’une réalité historique. Les recherches iconographiques et la préparation de Ma Loute font apparaître des ambiances, des personnages et des décors comme le Typhonium (l’incroyable résidence secondaire au style égyptien de la famille Van Petheghen) qui existaient bien dans les années 10. Dumont s’est inspiré de vieilles cartes postales pour reproduire un monde qui n’existe plus.

Le jeu de massacre et la galerie de monstres offerts par Dumont n’excluent donc pas le raffinement d’une reconstitution historique auquel le cinéma français ne nous avait pas habitué, comme si Mocky et Jean Epstein se croisaient sur la baie de la Slack. Mocky ou plutôt Tati, malgré toute la tendresse que nous éprouvons pour l’auteur de L’Ibis rouge, qui a montré la voie de l’excentricité carabinée à Bruno Dumont. Car tout le monde sait qu’un gag ne laisse aucune place au hasard ou à l’improvisation. Dans cette nouvelle ère comique Dumont reste fidèle à sa rigueur et à sa précision, à son sens impressionnant du cadre.

Le cinéaste du Nord procède à une forme d’inflation esthétique inédite : il n’a jamais été aussi lyrique, aussi bouffon, aussi inquiétant. Il a recours à différents types d’effets spéciaux (visibles et invisibles), et met en scène trois célèbres vedettes du cinéma français, issues d’horizons divers et utilisées à contre-emploi. Le cinéaste dirige de manière très physique Fabrice Luchini, Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi, sans oublier Jean-Luc Vincent qui fut un génial Paul Claudel en leur demandant de jouer avec tout leur corps, leur visage autant qu’avec leur voix ou leur regard.

Comme dans P’tit Quinquin on trouve dans Ma Loute un couple étonnant de policiers enquêtant sur des disparitions, Machin et son adjoint Malfoy.

On pense à Dupont et Dupond, Laurel et Hardy, couples burlesques de la bande dessinée et du cinéma, mais aussi à la peinture puisque leurs silhouettes en costume noir et chapeau melon sur la plage évoquent les toiles surréalistes de Magritte…

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Ma Loute de Bruno Dumont. Photo R. Arpajou © 3B

Le film travaille à sa manière un thème courant dans la comédie française : la relation conflictuelle de deux êtres, ou de deux groupes sociaux que tout oppose, pour le pire et le rire. C’est justement le sujet du film : la rencontre de deux familles situées aux deux extrémités de la société française, mais qui se rejoignent dans deux formes distinctes de monstruosité et de grâce, par l’intermédiaire de deux adolescents emportés dans un élan amoureux. Dans le cinéma de Bruno Dumont la dimension mystique et sensuelle l’emporte sur le social ou le politique. Le film est traversé par le motif de la chute et de l’élévation, notamment au travers des personnages du policier Machin et de Mme Van Petheguen.

S’il évoque des thèmes centraux du début du XXème siècle comme la lutte des classes, le sentiment religieux ou le capitalisme, toujours d’actualité c’est le moins que l’on puisse dire, le film aborde de manière frontale la problématique du genre, avec le personnage androgyne de Billie, qui a lui aussi une résonance très forte avec notre époque…

« Nous savons ce que nous devons faire, mais nous ne le faisons pas » clame Christian, le beau-frère illuminé interprété par Jean-Luc Vincent. Est-il l’oracle qui annonce la menace qui pèse sur l’Europe? Plus concrètement, cette phrase résume ce que pense Dumont de la société actuelle et aussi de la pratique du cinéma.

Ce film exceptionnel conduit Bruno Dumont aux portes d’un cinéma qui n’existe plus depuis longtemps – les origines du muet, la postmodernité de la fin des années 60 ? – et qu’il vient de réinventer : le burlesque expérimental, le film d’art à gros budget, le spectacle grand public dissonant et radical.

 

Ma Loute sort aujourd’hui dans les salles françaises, distribué par Memento.

 

 

 

Catégories : Actualités · Coproductions

2 commentaires

  1. Regnault dit :

    Maintenant qu’il est sorti, on peut en parler : il y a une question que nous sommes nombreux à nous poser, c’est de savoir si le personnage de Billie est joué par une fille ou un garçon ? Au regard des photos sur le tapis rouge, il semble qu’il s’agit d’un garçon mais encore une fois l’ambiguïté est présente. Sur le carton, il est écrit que l’acteur(trice) s’appelle seulement « Raph » ce qui peut être le diminutif de Raphaëlle ou Raphaël. AlloCiné le classe dans la catégorie « acteur ». Bref, tout ceci n’est pas si important, en revanche ce qui est chouette, c’est que c’est un bon film !
    J’ai pensé exactement pareil question Dupond et Dupont : Tintin et le mystère de la plage magique (?). Les disparitions deviennent des faits de magie et non des cas soumis à l’enquête policière sérieuse et au drame, autrement dit : des faits divers. J’ai succombé au charme de cette ambiance tant travaillée, et à ces « gueules d’atmosphères » qui nous plongent dans l’éternité. C’était comme le village d’Amarcord peuplé uniquement de personnages fous comme le cousin (perché sur l’arbre criant : « je veux une femme ! ») mélangé au village du Prisonnier (Numéro 6) dont on ne peut s’échapper qu’en s’évaporant. Dans « Le Prisonnier », il y a cette présence de la boule en lévitation sur la plage qui se rapproche un peu de monsieur Machin (lointainement à l’esprit) : le gardien. Sans vouloir offenser l’acteur qui j’ai ouï-dire a des soucis de santé…

    NB : C’est minuscule mais il me semble que cela s’écrit « P’tit Quinquin » et « un couple
    étonnants » ne prend pas de S. Ah oui et aussi « il dirige ».

    • olivierpere dit :

      C’est vrai que Bruno Dumont tient à laisser planer l’ambiguïté sur l’identité de « Raph ». A ma connaissance, c’est une fille, mais je peux me tromper. Content que le film vous ait plu.

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