Olivier Père

Croupier de Mike Hodges

ARTE diffuse dans la nuit du lundi 23 au mardi 24 mai (à 1h00) Croupier (1998) de Mike Hodges. Le film sera également disponible en télévision de rattrapage pendant sept jours sur ARTE+7.

Méconnu hors du Royaume-Uni Mike Hodges (né en 1932 à Bristol), marin avant de faire des films (comme Alain Tanner) est un cinéaste discret mais talentueux. On rencontre dans les titres les plus remarquables de sa filmographie – La Loi du milieu (Get Carter, 1971) avec Michael Caine, classique instantanée du film noir britannique, The Terminal Man (1972) avec George Segal d’après Michael Crichton, Black Rainbow (1990) avec Jason Robards, tous deux tournés aux Etats-Unis – de réelles trouvailles dans l’étude psychologique et le fantastique clinique, accompagnées par un goût prononcé pour la glaciation émotionnelle. Mike Hodges est aussi responsable d’une extravagance disco et psychédélique qui a traumatisé pas mal d’enfants imprudents dans les années 80, Flash Gordon, délirant péplum de science-fiction produit par Dino De Laurentiis, mais ceci est une autre histoire. En 1998, quand Hodges refait surface après les nombreux errements d’une carrière en dents de scie, personne ne s’attend à ce qu’il réalise l’un des meilleurs films anglais de la décennie. Croupier fait indiscutablement partie des projets personnels et satisfaisants de Hodges. 28 ans après Get Carter, sur la loi du milieu britannique, Hodges explore l’univers d’un casino ordinaire (dans un Londres lugubre) tout aussi clos et régis par des règles encore plus draconiennes. Un romancier cynique, sans sujet et sans argent, se fait engager comme croupier et ne tarde pas à impressionner clients, direction et collègues par sa rapidité d’exécution, son adresse, son froid professionnalisme et son aversion pour les tricheurs. Son nouveau métier bouleverse sa vie et lui apporte des satisfactions (financières, sexuelles et surtout existentielles) trop intenses pour être honnêtes, tout en menaçant son couple. Il vit avec une ex flic maintenant surveillante dans un grand magasin : un métier programme qui souligne de façon un peu redondante la vision de Hodges de la société, envisagée comme un panier de crabes où les moins rapides et les maladroits se font prendre au piège. Le casino se transforme en métaphore de la machine égalitaire, où la chance et le hasard remplacent le couperet de la guillotine. Enivré par le pur fonctionnalisme de ses gestes, le croupier se fond dans l’anonymat et devient à la fois le scrutateur impitoyable de lui-même et des joueurs, prisonniers consentants qui évoluent comme des insectes entre les murs de miroirs de la salle de jeu étriquée, décor claustrophobe qui évoque un aquarium, et décide d’écrire un roman sur le monde des casinos. Le film de Hodges est dérangeant, inconfortable, parfait dans le registre de l’étude comportementale (l’impressionnante captation des gestes du croupier et des attitudes des joueurs fait de ce film une des plus fines analyses de la fièvre du jeu à l’écran.) Versant polar, la scène du hold-up, presque aussi foireuse que le casse lui-même, est tellement elliptique qu’elle en devient presque burlesque, et laisse deviner que Hodges a privilégié dans son film la part de documentaire reconstitué sur un métier cinématographiquement exploité dans ses moindres recoins. Mike Hodges réussit avec Croupier une œuvre méchante et intelligente, souvent fascinante. Premier grand rôle de Clive Owen, excellent, qui n’allait pas tarder à devenir une vedette internationale et qui retrouvera Mike Hodges en 2003 dans un autre très bon film noir, Seule la mort peut m’arrêter.

Clive Owen dans Croupier © WDR/Little Bird/Tatfilm

Clive Owen dans Croupier
© WDR/Little Bird/Tatfilm

 

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