Olivier Père

La Belle Equipe de Julien Duvivier

La Belle Equipe (1936) de Julien Duvivier ressort le 6 avril en salles en version restaurée, distribué par Pathé. Il sera également bientôt disponible dans une belle édition blu-ray, toujours chez Pathé.

Revoir La Belle Equipe aujourd’hui – dans des conditions optimales – c’est revisiter enfin un classique du cinéma français longtemps invisible pour des raisons juridiques. Si le film avait disparu des écrans, son mythe n’a jamais connu d’éclipse. La Belle Equipe symbolise à jamais, avec Le Crime de Monsieur Lange de Jean Renoir, l’esprit du Front Populaire. L’histoire des cinq amis chômeurs qui mettent en commun un pactole gagné à la loterie pour transformer un lavoir en ruine en accueillante guinguette sur les bords de la Marne illustre les vifs espoirs des Français à l’arrivée de la gauche au gouvernement, les rêves collectivistes du peuple, les réformes sociales qui vont améliorer les conditions de vie et de travail. Loin de l’exaltation de la victoire présente et des lendemains qui chantent, Duvivier avec la complicité de son scénariste Charles Spaak exprime une nouvelle fois dans La Belle Equipe sa vision pessimiste du monde, qui sera hélas prophétique. « C’était une belle idée » comme le dit le personnage de Jean Gabin à la fin du film, mais ça ne marchera pas. Malgré l’élan d’enthousiasme, l’amitié solide qui soude la petite bande, le groupe va peu à peu se désagréger (départs, accident mortel) jusqu’à la conclusion tragique. Duvivier ne s’intéresse pas à la politique, La Belle Equipe ne propose pas une analyse des espoirs et des déceptions provoqués par la coalition des partis de gauche. Il était d’ailleurs trop tôt, au moment de l’écriture et du tournage de La Belle Equipe pour anticiper les difficultés que le Front Populaire allait rencontrer à l’échelle nationale et internationale. C’est le Destin, forcément funeste, et lui seul qui s’acharne sur les amis, représenté avec une misogynie absolue par un incroyable personnage de garce, Gina, vénale, cruelle et sensuelle, magistralement interprété par Viviane Romance. La Belle Equipe compte parmi les chefs-d’œuvre de Duvivier. Le film impressionne par sa mise en scène, ses mouvements de caméra sophistiqués et lyriques, sa direction artistique, ses acteurs fabuleux. La première apparition de Jean Gabin, vociférant contre un directeur d’hôtel peu scrupuleux, lors d’un très long plan qui circule dans des décors d’escaliers, est inoubliable, au même titre que de nombreuses séquences du film – les amis protégeant de leur corps la toiture de la guinguette une nuit d’orage, la chanson « quand on s’promène au bord de l’eau », la valse de Jean Gabin et Marcelle Géniat…

Finalement, c’est dans cette noirceur forcée que le film atteint ses limites. Elle est symptomatique du pessimisme radical de Duvivier, qui savait pourtant porter ses acteurs vers les cimes de l’émotion ou de l’humour. On sait que La Belle Equipe eut deux fins, l’une malheureuse imaginée par Duvivier et Spaak, l’autre optimiste substituée à la première par les producteurs pour tenter d’enrayer l’échec public du film au moment de sa sortie. C’est d’ailleurs pour cette raison que La Belle Equipe fut si longtemps difficile à revoir. Les héritiers de Duvivier et Spaak interdirent l’éditeur René Château d’exploiter le film avec la fin optimiste, un procès s’ensuivit. Il est permis de dire qu’aucune des deux fins n’est réellement convaincante, tant la conclusion tragique inventée par le cinéaste et son scénariste paraît artificielle et peu crédible. Elle n’intervient que pour démontrer que tout doit toujours finir très mal, y compris la plus belle des amitiés. C’est le seul bémol à apporter à ce film admirable, qui offre à Jean Gabin, génial en héros prolétaire, séduisant et énergique, l’un de ses premiers grands rôles, un an après La Bandera, autre chef-d’œuvre de Duvivier.

 

 

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