Olivier Père

Promised Land de Gus Van Sant

ARTE propose une soirée Gus Van Sant mercredi 6 avril, en préambule à la rétrospective intégrale et à l’exposition qui seront consacrées au réalisateur américain, en sa présence, du 13 avril au 31 juillet à la Cinémathèque française. Deux films seront diffusés sur ARTE : Promised Land (2012) à 20h55 et Last Days (2005) à 22h40. Deux titres qui illustrent à la perfection les personnalités multiples de Van Sant, cinéaste caméléon capable de se glisser dans le moule du cinéma américain commercial, mais aussi de s’aventurer sur des sentier peu usités aux Etats-Unis de l’expérimentation pure et simple. Certains projets lui permettent parfois de mixer ces deux aspects de son travail, comme son remake arty de Psychose, produit par un studio hollywoodien. Après avoir oscillé entre cinéma indépendant, films de studios et essais cinématographiques, Van Sant s’attelle à une autre forme de projet qui semble confirmer que le cinéaste de Elephant est capable de couvrir dans son intégralité le prisme du cinéma américain : une œuvre de commande, sans réelle implication personnelle, acceptée pour rendre service à un ami avec lequel il avait déjà travaillé à deux reprises, l’acteur scénariste et producteur Matt Damon, que l’on peut considérer comme le véritable auteur du film. Promised Land est en effet écrit par ses deux interprètes principaux, Damon et John Krasinski, comme Will Hunting (1997) avait été écrit par Damon et Ben Affleck, alors débutants. Promised Land s’inscrit dans une tendance sociale et engagée du cinéma américain puisqu’il aborde le sujet de l’extraction du gaz de schiste sur le territoire des Etats-Unis. Parfaitement documenté, Promised Land explique comment des fermiers au bord de la ruine d’une bourgade de Pennsylvanie sont encouragés par des employés d’une compagnie pétrolière à vendre leurs terres, afin de permettre l’exploitation du gaz de schiste, présenté comme une alternative écologique aux autres sources d’énergie, qu’elles recèlent. Il s’agit d’un piège visant à déposséder à bas prix les propriétaires du seul bien qu’il leur reste, en omettant de leur dire que cette extraction va entrainer une catastrophe écologique et polluer les sols de manière irrémédiable. Loin d’adopter la forme pamphlétaire d’un dossier à charge contre les multinationales, et les effets grossiers d’un Oliver Stone, Van Sant la joue profil bas. Promised Land est une chronique rurale qui montre la stratégie d’un homme payé pour faire le sale boulot de la compagnie : s’intégrer dans une communauté, gagner la confiance des fermiers et leur faire signer des promesses de vente. C’est un excellent démarcheur qui profite de ses origines rurales pour convaincre des exploitants agricoles et des éleveurs laminés par la crise. Son travail va néanmoins être sapé par l’arrivée d’un militant écologiste qui parvient à alerter la population sur les dangers de pollution. Van Sant et ses acteurs scénaristes maîtrisent les rouages de la fiction de gauche, qui repose sur le discours pédagogique, l’identification du spectateur, la prise de conscience progressive de son protagoniste – encore plus spectaculaire s’il se situe du mauvais côté de la barrière – et enfin le retournement de situation dialectique. Le talent de Van Sant consiste à appliquer ce programme bien défini sans jamais sacrifier la crédibilité et la psychologie des personnages et des relations humaines décrites dans le film. Au-delà de son message écologiste Promised Land illustre l’atteinte aux fondements de la démocratie, le délabrement des valeurs premières des Etats-Unis (la terre, la propriété, la communauté) par le mensonge, la corruption et la manipulation, techniques assumées d’un ultralibéralisme cynique et décomplexé. Promised Land réussit l’exploit de ne pas être manichéen. Gus Van Sant cinéaste plasticien s’efface derrière son sujet, sans renoncer à son goût de la beauté – élégance discrète de la mise en scène – ni à son amour des acteurs. Van Sant retrouve les qualités d’un certain cinéma américain classique, qui sut faire preuve d’engagement et de courage, dans une généalogie qui comprend des chefs-d’œuvre (Les Raisins de la colère, Le Fleuve sauvage). Contre tout attente le cinéaste de Portland, Oregon semble ici revendiquer l’héritage de celui de Portland, Maine : John Ford.

Matt Damon dans Promised Land

Matt Damon dans Promised Land

 

 

 

 

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