Olivier Père

L’Antéchrist de Alberto De Martino

L’éditeur indépendant Le Chat qui fume qui déploie une louable énergie à exhumer des perles rares et vénéneuses du cinéma bis propose ce mois-ci en DVD L’Antéchrist (L’anticristo, 1974), un must absolu du fantastique italien. Il s’agit d’une imitation italienne de L’Exorciste de Friedkin par un spécialiste de la copie non conforme, Alberto De Martino (après quelques faux « James Bond » son Holocauste 2000 louchait sur La Malédiction, son Conseiller sur Le Parrain.) C’est dans leur non conformité à leurs modèles avoués que les films les plus aboutis de Alberto De Martino, solide faiseur, deviennent intéressants et parfois passionnants. Les « copies » de De Martino découlent de l’opportunisme mercantile des producteurs italiens (dans le cas présent, Edmondo Amati), mais ce ne sont pas de vulgaires plagiats. Elles possèdent leur propre personnalité, foncièrement latine, et une démesure dont seuls furent capables les films de genre transalpins. L’Antéchrist en est sans doute la plus belle preuve.

Il s’agit dans le genre d’une incontestable réussite bénéficiant d’un budget confortable, d’une brillante distribution et d’une direction artistique soignée. A l’affiche de L’Antéchrist se bousculent plusieurs vedettes italiennes ou américaines, qui cachetonnent avec une conviction exceptionnelle : Carla Gravina dans le rôle principal de la jeune femme possédée, Mel Ferrer (son père), Arthur Kennedy (un évêque du Vatican), George Coulouris, Alida Valli, Umberto Orsini… tous excellents. La photographie est signée Aristide Massaccesi, talentueux chef-op qui allait bientôt devenir célèbre en tant que réalisateur chez les amateurs de sensations fortes sous le pseudonyme de Joe D’Amato.

L’Antéchrist se démarque totalement de son modèle en choisissant le registre du mélodrame familial et incestueux. La magnifique première partie du film, baroque et décadente en diable, filme des aristocrates romains comme des statues emmurées dans un palais en forme de sépulture. Le film montre la puissance occulte de l’Église et la persistance des rites superstitieux et nous entraîne dans un monde archaïque et sombre. Le film baigne dans un sentiment permanent de péché, profondément catholique romain dans ses déchainements paradoxaux de sadisme, de culpabilité et de transgression. Une scène onirique de sabbat constitue un moment d’effroi et de malaise particulièrement notable parmi d’autres moments de bravoure choquants et dérangeants qui défient la logique et la raison au profit d’une approche opératique.

Le recours volontiers exhibitionniste à des décors de studios, des transparences et des effets spéciaux primitifs ouvre une perspective picturale des plus remarquables et un mépris de la réalité sociale. À mi-chemin des Damnés et Violence et Passion de Visconti, des Frissons de l’angoisse de Dario Argento et du roman-photo, L’Antéchrist constitue avec Holocauste 2000 un formidable diptyque et la plus notable contribution de De Martino au cinéma de genre européen.

Carla Gravina dans L'Antéchrist

Carla Gravina dans L’Antéchrist

 

Il est réjouissant de pouvoir goûter une nouvelle fois aux charmes enivrants de ce film fantastique italien pas comme les autres (et mieux que les autres), vu et revu dans des copies abimées et tronquées dans les salles de quartier ou en VHS dans des versions encore plus mauvaises dans un beau transfert numérique en version intégrale non censurée qui permet d’apprécier à sa juste valeur le travail d’Alberto De Martino et de ses collaborateurs – tout le génie artisanal d’un certain cinéma italien populaire.

Parmi les compléments on saluera les interventions de Christophe Gans qui parle très bien du film et de ses qualités particulières, et aussi de la contribution – non négligeable – de Ennio Morricone et Bruno Nicolai qui signèrent la bande originale du film.

 

 

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4 commentaires

  1. Gregoire Dubost dit :

    J’ai pu le voir en partie hier soir 13 octobre 2016 dans le cycle « cinéma trash » sur votre chaine.
    Je ne sais pas si c’est la même « copie » que celle dont vous parlez dans cette édition DVD qui a été diffusée, mais certaines scènes m’ont vraiment frappé et je pense en effet qu’elles n’étaient pas présente la première fois que j’ai vu le film – sans doute à une séance Bis à la cinémathèque période grands boulevards.

    Quel dommage qu’il ne puisse être proposé en arte+7, j’ai raté le début et la fin…

    • olivierpere dit :

      Bonjour, oui il s’agissait de la version intégrale italienne qui est celle de l’édition DVD qui est plus longue de plusieurs minutes que celle de l’exploitation commerciale française en salles, telle qu’elle avait été projetée en copie 35mm VF à la Cinémathèque française. Les passages censurés concernent la fameuse messe noire et des scènes assez fortes avec un bouc, comme vous avez pu le constater j’espère !

      • Gregoire Dubost dit :

        Oui, c’est à cette scène en particulier que j’ai un peu « tiqué ». Je ne pensais pas possible de l’avoir oubliée.
        Merci de votre réponse rapide.
        Précision : comme vous l’écriviez en mars, c’est bien « Le Chat qui Fume » qui édite ce DVD, et pas Artus (même s’il ne dépareillerait pas dans leur catalogue non plus)

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