Olivier Père

L’Année du dragon de Michael Cimino

Après Body Double Carlotta permet de revoir un autre film emblématique du cinéma américain des années 80, qui a toujours joui d’une réputation critique et cinéphile beaucoup plus flatteuse de ce côté-ci de l’Atlantique que dans son propre pays : L’Année du dragon (Year of the Dragon, 1985) de Michael Cimino, présenté dans une luxueuse édition ultra collector qui comprend un livre, le film remasterisé en DVD et en Blu-ray, une présentation de Jean-Baptiste Thoret, des commentaires audio de Cimino sur son film. Le livre « l’ordre et le chaos » reprend essentiellement un entretien accordé par Cimino aux Cahiers du Cinéma lors de la sortie du film en France, le scénario original de Oliver Stone et Michael Cimino et la traduction du dossier de presse américain.

L’Année du dragon peut être considéré comme la troisième partie d’une trilogie inavouée commencée avec Voyage au bout de l’enfer et La Porte du paradis. Véritable « film de guerre en temps de paix » comme le définit Cimino, il s’agit d’un thriller urbain qui met en scène la croisade personnelle d’un flic vétéran du Vietnam contre le chef de la mafia chinoise de New York. Stanley White, seul contre ses collègues et supérieurs hiérarchiques, est persuadé de l’existence des triades chinoises, organisation criminelle secrète et millénaire, qui a étendu son empire aux Etats-Unis et règne sur le trafic de l’héroïne. Produit par Dino de Laurentiis (le seul à l’époque à oser confier un film important à Cimino, devenu un pestiféré aux yeux des studios américains) et coécrit avec Oliver Stone qui venait de signer Conan le barbare et Scarface, L’Année du dragon est un film magnifique qui se montre digne des précédents films de Cimino et prouve que le cinéaste n’a rien perdu de son génie, malgré la blessure de La Porte du paradis. Certes le film est moins ambitieux dans sa structure. D’une durée plus classique, il évoque davantage Samuel Fuller ou Raoul Walsh, par sa violence et son énergie, que Luchino Visconti.

On retrouve tout de même quelque chose du cinéma de l’auteur du Guépard, l’un des maîtres revendiqués par Cimino, dans ce mélange de vérisme et de glamour (les trois acteurs principaux dégagent une sensualité sauvage qui dénote avec l’habituel professionnalisme hollywoodien), de souci maniaque du détail et d’envolées lyriques, sans compter l’emploi inhabituel de comédiens non professionnels dans des rôles importants. Cimino réaffirme aussi son goût pour les cérémonies. Au mariage de Voyage au bout de l’enfer et aux bals de La Porte du paradis succèdent plusieurs cortèges funèbres et des obsèques dans L’Année du dragon, film de mort et de deuil.

Mickey Rourke dans L'Année du dragon de Michael Cimino

Mickey Rourke dans L’Année du dragon de Michael Cimino

Le film se déroule dans un Chinatown sublimé par une reconstitution en studio à la fois stylisée et plus vraie que nature – Cimino se vante dans les bonus d’avoir berné Stanley Kubrick, un enfant de Brooklyn. Cimino insère toutefois un voyage en Thaïlande dans son récit, digression qui renforce l’importance du personnage du chef des triades, Joey Tai (John Lone), présenté comme un homme visionnaire, moderne et intelligent tandis que son ennemi Stanley White, supposé être le héros du film, est un flic raciste, borné et brutal. Splendidement mis en scène et photographié, L’Année du dragon est pourtant mal reçu aux Etats-Unis (on y fait l’amalgame entre le racisme de son personnage principal et les opinions de Cimino, ce qui est absurde) et se solde par un nouvel échec commercial et critique, aussi injuste que celui qui avait sanctionné le chef-d’œuvre de Cimino La Porte du paradis cinq ans plus tôt.

Dans L’Année du dragon Cimino poursuit sa réflexion sur le drapeau américain, le mythe (et la réalité) du melting-pot dans l’Histoire des Etats-Unis, sa part d’ombre et son refoulé, violent et honteux. Le patriote Stanley White (Mickey Rourke, 28 ans au moment du tournage, qui joue un quadragénaire usé) a américanisé son patronyme d’origine polonaise. Il est d’origine étrangère comme les Chinois à qui il a déclaré la guerre. White apparaît comme un cousin des ouvriers sidérurgistes de la communauté ukrainienne en Pennsylvanie de Voyage au bout de l’enfer, ou un descendant des migrants d’Europe de l’Est arrivés au Wyoming à la fin du XIXème siècle dans La Porte du paradis. Loin d’ostraciser la population sino-américaine, L’Année du dragon ravive des plaies mémorielles et rappelle que des milliers d’immigrés Chinois furent sacrifiés lors de la construction des voies de chemins de fer pour relier la côte est et l’ouest des Etats-Unis. Traités comme du bétail, ils furent effacés des manuels d’histoire, exclus de la légende de la conquête de l’ouest. Dans ses trois films Cimino ose dire que l’Amérique fut bâtie sur des génocides, des mensonges, des trahisons. Dans ses commentaires décidément passionnants Cimino nous apprend qu’il dut supprimer la phrase finale de L’Année du dragon, sa seule concession aux studios qu’il regrette encore. Le survivant Stanley White, en enlaçant sa maîtresse la journaliste Tracy Tzu (la belle Ariane) lui disait « quand on fait une guerre assez longtemps, on finit par épouser son ennemi. » Perfect line indeed.

 

 

 

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