Olivier Père

Akira Kurosawa, les années Toho – partie 1

A partir du 9 mars Carlotta propose en salles une rétrospective Akira Kurosawa en neuf films, réalisés lorsque le cinéaste était sous contrat avec la Toho, le grand studio japonais. Autant de chefs-d’œuvre dont certains sont déjà disponibles en DVD et Blu-ray chez Wild Side, pour la première fois en HD et accompagnés de livrets. Wild Side annonce la sortie jusqu’à février 2017 de huit autres classiques de Kurosawa produits par la Toho. Les films ont fait l’objet d’une restauration image et son par Wild Side à partir d’une numérisation HD de la Toho. Retour sur la première salve de titres magnifiques par l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma, à voir et à revoir sur grands et petits écrans.

Qui marche sur la queue du tigre

Accompagné de six de ses hommes, le seigneur Yoshitsune tente d’échapper aux sbires de son frère… Le seigneur et ses fidèles se déguisent en moine pour réussir à tromper les gardes-frontières. Dans un contexte difficile marqué par la capitulation du Japon, Kurosawa accepte de mettre en scène un film à petit budget, Qui marche sur la queue du tigre (ora no o wo fumu otokotachi, 1945) adapté d’une pièce extrêmement populaire du répertoire Kabuki, Kanjinchō, créée en 1840. La mise en place d’un système de censure par les Américains qui occupent le Japon à l’encontre de tous les films japonais réalisés pendant la guerre bloque la diffusion du film qui ne sortira pour la première fois qu’en 1952. Il était resté inédit en France. On peut enfin découvrir ce film dans une version restaurée HD. Qui marche sur la queue du tigre est une oeuvre de jeunesse qui annonce ses futurs classiques situés dans le Japon féodal, notamment sur la question de l’honneur des samouraïs, la description d’un groupe en milieu hostile et la caractérisation de certains personnages secondaires – Un vagabond excentrique qui rejoint le groupe et apporte des touches d’humour au film peut être considéré comme une esquisse du personnage incarné par Toshiro Mifune dans Les Sept Samouraïs.

 

Les hommes qui marchent sur la queue du tigre

Qui marche sur la queue du tigre

 

Je ne regrette rien de ma jeunesse

Kyoto, 1933. Les étudiants manifestent contre l’invasion de la Chine. Parmi eux, deux amis éperdument amoureux de la fille de leur professeur… Film inédit de 1946. Un portrait de femme dans le Japon des années 30-40. Pas encore vu mais déjà disponible en combo DVD et Blu-ray chez Wild Side, en version restaurée, avec Qui marche sur la queue du tigre.

 

Vivre dans la peur

Avec Vivre dans la peur (Ikimono no Kiroku, 1955) Kurosawa signe une radioscopie et un tableau moral du Japon terrassé par le traumatisme d’Hiroshima et l’angoisse d’une nouvelle catastrophe atomique, au moment de la guerre de Corée et des essais nucléaires américains. Le film fut directement inspiré par un accident dramatique (l’équipage d’un bateau de pêche irradié au large des côtes japonaises) qui marqua profondément les esprits. Mais Kurosawa n’en fait pas un film à thèse. Vivre dans la peur est d’abord le portrait d’un patriarche, patron d’usine, sombrant dans une peur pathologique de la bombe, au point de mettre en péril sa santé mentale, la confiance de sa famille et le travail de ses ouvriers. Le vieil homme de 70 ans est interprété par Toshiro Mifune, 35 ans à l’époque du tournage, copieusement grimé et qui prête son intensité légendaire à ce personnage pathétique et délirant. On retrouvera le spectre de la catastrophe atomique dans deux grands films tardifs de Kurosawa, Rêves et Rhapsodie en août. Vivre dans la peur, magnifiquement mis en scène, souvent déroutant, est loin d’être un titre mineur dans la filmographie de Kurosawa.

 

Le Château de l’araignée

Une transposition de Macbeth dans le Japon féodal. Un des films les plus célèbres de Kurosawa, réalisé en 1957. A revoir.

Le Château de l'araignée

Le Château de l’araignée

 

Les Bas-fonds

Les Bas-fonds (Donzoko, 1957) est une adaptation d’une pièce de Gorki, déjà portée à l’écran par Jean Renoir. Les Bas-fonds respecte la théâtralité de Gorki, puisque Kurosawa confine ses acteurs dans un décor unique de taudis. La violence de ce sous-monde invivable soulève un dilemme qui reviendra souvent dans la filmographie de Kurosawa (voir le sublime Dode’s Kaden) : faut-il trouver refuge dans le rêve et la folie ou affronter l’horreur de la réalité ?

 

Les salauds dorment en paix

Universellement saluée pour ses grandes fresques à costumes et ses adaptations shakespeariennes dans le Japon féodal, l’œuvre de Akira Kurosawa se saurait pourtant se réduire à ses chefs-d’œuvre épiques. En témoigne ce titre magnifique qui s’apparente au film noir, aborde le thème de la vengeance sociale, et attaque avec une virulence impitoyable au système politique et économique du Japon moderne. Les salauds dorment en paix (Warui yatsu hodo yoku nemuru, 1960) débute par une séquence de banquet de mariage longue d’une vingtaine de minutes. Modèle de mise en scène, elle témoigne de la fascination de Kurosawa pour les rituels et les cérémonies, qu’ils appartiennent au passé ou au présent, mais surtout de sa virtuosité narrative. En effet, la scène permet d’introduire les principaux protagonistes, et surtout les enjeux dramatiques et moraux développés tout au long du film : le mariage de la fille infirme du vice-président d’une société publique avec le secrétaire de son père, l’évocation du « suicide » d’un des employés il y a cinq ans, l’enquête sur la corruption supposée de plusieurs cadres de l’entreprise… Sont ici présentés les ingrédients d’un récit riche en rebondissements, et d’un itinéraire moral où un homme prêt à tout pour faire éclater la vérité doit remettre en question ses méthodes peu orthodoxes, et réclamer le pardon de la femme qu’il a manipulée à des fins vengeresses. Premier film issu de la propre société de production de Kurosawa, Les salauds dorment en paix succède à une série de fresques historiques ou d’adaptation à costumes. Il s’agit pour Kurosawa de rompre avec la tentation du repli vers le passé pour poser un regard extrêmement sévère sur la société japonaise. Le cinéaste a confié qu’il avait voulu faire un film sur la corruption de la haute finance, dénoncer les exactions des grandes sociétés. Même s’il va très loin dans ses accusations, Kurosawa n’entend pas réaliser un film ouvertement politique, et emprunte la forme du récit policier. Particulièrement dense, la dramaturgie des salauds dorment en paix évoque à la fois le film noir, la tragédie et le mélodrame. Certains éléments proviennent de Hamlet (les mises en scène du héros organisées pour déstabiliser ses ennemis et démasquer les assassins de son père) tandis que l’atmosphère générale du film fait penser à une certaine tradition du polar social. Cependant, la somptuosité de mise en scène (le film est en scope noir et blanc), la précision du cadre, la composition quasi picturale des plans n’appartiennent qu’à l’auteur des Sept Samouraïs, et démontrent s’il en était besoin que son génie d’esthète ne se limite pas à un certain talent de calligraphe pour la reconstitution historique.

Les salauds dorment en paix

Les salauds dorment en paix

 

Yojimbo

Le Garde du corps (Yojimbo, 1960, photo en tête de texte) puise dans le patrimoine japonais et le filon fertile des histoires de samouraïs, et offre un nouveau rôle en or à Toshiro Mifune. À la fin de l’ère Edo, un samouraï solitaire nommé Sanjuro arrive dans un village écartelé entre deux bandes rivales, menées d’un côté par le bouilleur de saké, de l’autre par le courtier en soie. Sanjuro décide de mener les deux clans en bateau en travaillant alternativement pour l’un et l’autre. Une fois de plus les influences occidentales sont revendiquées par le cinéaste. Kurosawa s’inspire ici de La Moisson rouge de Dashiell Hammett et aussi de La Clé de verre, film noir adapté d’un autre roman de Hammett. Le Garde du corps témoigne de l’ironie et de la distance que le cinéaste a précocement adopté devant les rites et la violence du Japon féodal, y compris par des effets de style qui annoncent le cinéma postmoderne. Cette histoire de ronin attisant la discorde entre deux clans rivaux servira de modèle non avoué à Sergio Leone pour son premier western Pour une poignée de dollars, au point que la Toho intentera un procès aux producteurs du réalisateur italien, à l’issue duquel Kurosawa s’est vu accorder les droits du film pour l’exploitation au Japon. Le triomphe de Yojimbo entraînera une suite, Sanjuro.

Yojimbo

Yojimbo

 

Entre le ciel et l’enfer

Réalisé trois ans après Les salauds dorment en paix, toujours en Tohoscope noir et blanc avec le grand Toshiro Mifune dans le rôle principal, Entre le ciel et l’enfer (Tengoku to jigoku, 1963) utilise une partie d’un roman d’Ed McBain, célèbre auteur américain de chroniques policières, Rançon sur un thème mineur. Il ne s’agit nullement d’une imitation du cinéma de genre occidental, comme on l’a dit trop souvent, puisque Kurosawa décide de traiter du kidnapping, pratique alors très répandue au Japon et peu punie. Le directeur d’une fabrique de chaussures, en conflit avec ses administrateurs, est sur le point de prendre le contrôle de la société en rachetant plus de la moitié des actions, au prix de l’hypothèque de sa fortune. Le même jour, il apprend qu’un enfant, compagnon de jeu de son fils, a été enlevé et que le ravisseur exige une rançon de trente millions de yens. La structure hétérogène du film surprend par son étrangeté, et malmène l’idée de Kurosawa grand cinéaste classique. La première partie, un huis-clos tendu à l’extrême, illustre le dilemme d’un homme en proie au chantage, qui doit choisir entre sa fortune acquise au prix d’une vie de labeur et la sécurité de l’enfant de son chauffeur. Kurosawa transcende l’argument policier ou satirique (le monde des affaires y est décrit dans sa rudesse impitoyable) pour évoquer avec concrétion des enjeux moraux et philosophiques. La seconde partie suit avec une minutie documentaire l’enquête de l’inspecteur de police et de ses agents mobilisés pour démasquer et piéger le ravisseur. Les scènes de commissariat, où Kurosawa met en scène des groupes humains avec un sens des volumes digne des peintres de la Renaissance, alternent avec des plongées dans la fourmilière urbaine des métropoles et des banlieues. Une séquence presque onirique de filature dans le quartier des junkies et des prostituées, épaves entre la vie et la mort, renvoie aux visions infernales de Dante et annonce les bas-fonds du sublime Dodes’ Ka-den. Les salauds dorment en paix et Entre le ciel et l’enfer partagent enfin la soudaineté et la cruauté glaçantes de leur conclusion, d’un pessimisme radical. Celle du premier film, où triomphe l’injustice, vient donner son sens au titre. La séquence finale du second montre la confrontation entre le criminel et sa victime, séparés par la grille d’un parloir de prison, et l’ébauche d’un dialogue impossible où se bousculent les notions de pardon, de haine et de crainte de la mort. Souvent comparé à Shakespeare et Dostoïevski, Kurosawa rejoint ici, dans sa noirceur et sa profondeur psychologique, un autre grand scrutateur de l’âme humaine, Simenon.

Entre le ciel et l'enfer

Entre le ciel et l’enfer

 

Dode’s Ka-den

Chef-d’oeuvre absolu, et date importante dans la filmographie de Kurosawa, tant sur le plan artistique que personnel. C’est un film de rupture. A la fin des années 60 Kurosawa a essuyé plusieurs échecs en essayant de réaliser des films à Hollywood. Son projet Runaway Train est abandonné et en 1968 il est congédié par la Twentieth Century Fox du tournage de la superproduction Tora! Tora! Tora! sur l’attaque de Pearl Harbour dont il devait mettre en scène les séquences japonaises. Epuisé et humilié par des années de préparation qui n’aboutissent à rien, Kurosawa songe à mettre un terme à sa carrière cinématographique, puis décide de fonder une société de production indépendante avec d’autres réalisateurs japonais. Dode’s Ka-den (Dodesukaden, 1970) premier film de ce nouveau tournant se situe dans les bas-fonds de Tokyo et s’intéresse à une communauté humaine vivant dans la pauvreté la plus totale, thème que Kurosawa a déjà traité mais qu’il aborde d’une manière totalement différente. Dode’s Ka-den est le premier film en couleur de Kurosawa, qui en fait un usage spectaculaire, ouvertement poétique et qui se rapproche de la peinture surréaliste. La couleur est constitutive de la puissance plastique mais aussi émotionnelle de ce film immense, située dans une décharge, allégorie de la pollution et du caractère inhumain, invivable du monde moderne. L’échec commercial du film coulera la société de production de Kurosawa, qui fera une tentative de suicide le 22 décembre 1971. Colosse aux pieds d’argile, trop encombrant pour l’industrie du cinéma nippon, Kurosawa continuera à signer des films magnifiques, monumentaux et ambitieux, mais grâce à des apports financiers étrangers venus de pays où son prestige est intact : URSS pour Dersou Ouzala, Etats-Unis pour Kagemusha et Rêves, France pour Ran

Dode's Ka-den

Dode’s Ka-den

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Un commentaire

  1. Strum dit :

    Bonjour,

    Effectivement, Kurosawa est un immense cinéaste et ces ressorties sont l’occasion de constater à nouveau la cohérence formelle et thématique de son cinéma : sa mise en scène expressive conserve la même force quel que soit le genre qu’il aborde. Ma préférence parmi ces films va à Chien Enragé, polar néoréaliste dostoïevskien, et Dodes’kaden, où le caractère éclatant des couleurs masque le désespoir de vies damnées, qui sont deux chefs-d’oeuvre.

    Strum

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