Olivier Père

Le Massacre des morts-vivants de Jorge Grau

Artus propose à la vente à partir des premiers jours de décembre, le DVD du Massacre des morts-vivants de Jorge Grau (Non si deve profanare il sonno dei morti / No profanar el sueño de los muertos, 1974) de Jorge Grau) dans une nouvelle collection dédiée au fantastique espagnol.

Parent pauvre et mal aimé de la production fantastique européenne, le cinéma espagnol n’a jamais engendré une compagnie de production aussi novatrice et inspirée que la Hammer en Grande-Bretagne ou des artistes aussi doués que Riccardo Freda et Mario Bava en Italie. L’Espagne peut se targuer en revanche d’avoir développé une industrie prolifique, principalement destinée à l’exportation, guère inquiétée par la dictature franquiste qui tolérait ces films naïvement sanguinolents, violents et dépourvus de contexte social à condition que leur action se déroulât hors du pays et n’offense ni la religion ni le régime en place. C’est bien le cas du Massacre de morts-vivants qui se déroule en Angleterre et dont la production est majoritairement italienne.

À distinguer des honnêtes artisans et des tâcherons de la production populaire, les francs-tireurs du cinéma espagnol sont à l’origine des plus belles réussites du genre : ils se nomment Jess Franco, Jorge Grau, Narciso ibañez Serrador ou Vicente Aranda et l’originalité de leurs intentions alliée à leur style agressif légitime la flatteuse réputation qu’ont acquis ce coup de projecteur sur un filon longtemps méprisé.

Né en 1930, le Catalan Jorge (qui a repris depuis son vrai prénom Jordi confisqué par les lois franquistes) Grau est loin d’être un cinéaste spécialisé dans le fantastique. Auteur d’une œuvre foisonnante, ce jeune homme en colère du cinéma espagnol n’a cessé depuis les années 60 de jeter un regard incisif sur l’Espagne. Abordant des registres divers, ses films sont presque tous des critiques sociales et politiques. Il n’aurait cependant pas laissé une grande trace dans l’histoire du cinéma s’il n’avait signé deux petits classiques du cinéma bis européen. Grau est en effet connu et apprécié hors de son pays pour ses deux films les plus commerciaux, dans lesquels il ne sacrifie en rien ni de son ambition ni de sa virulence pamphlétaire.

Le Massacre des morts-vivants de Jorge Grau

Le Massacre des morts-vivants de Jorge Grau

Cérémonie sanglante (1972) est une biographie romancée de la comtesse Bathory interprétée par la sublime Lucia Bosé (Chronique d’un amour) et la gironde Ewa Aulin (La mort a pondu un œuf), avatar tardif des mélodrames fantastiques à costumes tandis que Le Massacre des morts-vivants est une excellente imitation latine (malgré sa localisation dans la campagne anglaise) du chef-d’œuvre de George A. Romero La Nuit des morts-vivants. Le film de Grau appartient au filon « gore » apparu dans les années 70 en Italie sous l’égide de Lucio Fulci, spécialiste de ce sous-genre qui connaîtra de nombreuses contrefaçons. Grau soutient la comparaison avec les meilleurs films de zombies, par sa violence sanguinolente, son climat d’angoisse et son propos subversif et pessimiste. Grau respecte le cahier des charges du cinéma d’exploitation de l’époque et assène plusieurs scènes chocs servies par des effets spéciaux répulsifs. Cauchemar hypnotique aux multiples rebondissements, Le Massacre des morts-vivants est aussi un manifeste écologiste et libertaire, qui dénonce la pollution dans les campagnes et les méthodes de la police, via le portrait d’un flic fasciste et borné interprété par Arthur Kennedy qui acceptera de tourner en Italie dans les années 70 à l’instar d’autres acteurs américains de sa génération.

Ray Lovelock dans Le Massacre des morts-vivants de Jorge Grau

Ray Lovelock dans Le Massacre des morts-vivants de Jorge Grau

On dénote l’influence dans Le Massacre des morts-vivants de Blow Up. Cela permet de vérifier une nouvelle fois l’importance du film de Antonioni cité par de nombreux « gialli » ou thrillers horrifiques. La séquence pré générique débute dans une échoppe d’antiquaire à Londres tenue par le personnage central George (Ray Lovelock), un hippie qui s’apprête à écouler quelques objets d’art à un client dans la campagne anglaise. La caméra s’attarde sur un tableau au sujet macabre, annonciateur des événements horribles à venir. Durant le générique des prises de vues de la capitale anglaise soulignent la pollution et le climat anxiogène et déshumanisé des grandes villes modernes, avec l’irruption d’une femme nue dans une sorte de « happening » qui rappelle l’arrivée des mimes dans Blow Up.

Pourtant c’est dans un paysage tranquille et verdoyant que va se dérouler l’intrigue du Massacre des morts-vivants, celui d’un petit village et de ses environ bientôt troublé par l’apparition menaçante d’un étrange vagabond – clin d’œil à la première apparition d’un zombie dans un cimetière dans le film de Romero – qui s’était suicidé par noyade quelques jours auparavant. Une autre scène évoque Blow Up : celle où un photographe amateur installe son appareil près d’une paisible rivière pour une séance nocturne et voit l’horreur surgir dans l’objectif. Au-delà des scènes macabres et redoutablement efficaces dans un caveau et une morgue d’hôpital, propices à des expositions de cadavres réanimés et de corps mutilés, Le Massacre des morts-vivants aborde les thèmes de la drogue et de la répression policière, mais surtout de l’écologie. La catastrophe du retour à la vie des morts est provoquée par le progrès scientifique qui dérègle l’ordre naturel. Une machine agricole censée protéger les récoltes diffuse des ultrasons qui agissent sur le système nerveux des insectes et déclenchent une agressivité autodestructrice. Ces ultrasons vont également agir sur le système nerveux des nourrissons – une infirmière aura l’œil arraché par un bébé – et des personnes récemment décédées, avec des conséquences terrifiantes.

Le Massacre des morts-vivants, réalisé en 1974, ne sortira en France qu’en 1980, profitant ainsi de la vague des films de zombies italiens qu’il avait pourtant précédée. Les Raisins de la mort (1978) série Z horrifique du réalisateur français Jean Rollin, plagiera avec beaucoup de maladresse l’argument écolo du film de Grau.

Le Massacre des morts-vivants de Jorge Grau

Le Massacre des morts-vivants de Jorge Grau

 

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