Olivier Père

Mia madre de Nanni Moretti

Meilleur film de Nanni Moretti depuis des lustres, Mia madre, entre rire et émotion, propose une étonnante projection de l’auteur italien dans la peau d’un alter ego féminin. Le film sort le 2 décembre dans les salles françaises, après sa présentation en compétition au Festival de Cannes.

A travers les mésaventures de Margherita (Margherita Buy), cinéaste engagée, en pleine catastrophe familiale et professionnelle – sa mère est très malade à l’hôpital, le tournage de son nouveau film n’est pas sans problèmes, Nanni Moretti décrit « notre confusion, notre difficulté à comprendre et à raconter une crise culturelle et sociale qui nous concerne tous. »

On ne peut pas mieux dire. La mère de Margherita était une professeure de lettres qui a consacré sa vie à la transmission d’un savoir littéraire qui semble voué à partir à la poubelle après la disparition des personnes de sa génération, en Italie comme ailleurs. Les leçons de latin qu’elle a encore la force de donner à sa petite-fille, d’abord assez peu réceptive à l’importance de cette matière puis convertie grâce aux talents de pédagogue de sa grand-mère, trouve un écho saisissant au débat actuel autour de la suppression de l’enseignement des langues mortes à l’école.

De son côté Margherita se trouve devant le mur d’incrédulité de ses propres collaborateurs, acteurs et techniciens plein de bonne volonté, lorsqu’elle essaye de leur parler de questions morales de mise en scène, de point de vue et de responsabilité du cinéaste… Elle-même répète à satiété certaines idées qui firent la grandeur du cinéma italien et de ses maîtres (Rossellini, Pasolini) et reprises par Godard, demandant par exemple à ses acteurs d’être eux-mêmes en même temps que leurs personnages – sans être sûre de les comprendre et encore moins de les transmettre correctement dans son propre film – le tournage auquel nous assistons ne laisse pas présager un chef-d’œuvre mais plutôt un film social honnête et guère inspiré.

Nanni Moretti et Marguerita Buy dans Mia madre

Nanni Moretti et Marguerita Buy dans Mia madre

Constat inquiet sur notre société et son avenir, aveu d’impuissance, le film de Moretti se situe également sur le plan de l’intime, déclenché par la disparition de sa propre mère. Le thème du deuil est traité avec beaucoup de sensibilité, avec un subtil usage de scènes oniriques et des retours en arrière qui dessinent la relation de Marguerita avec sa mère adorée, son désarroi devant l’affaiblissement et les pertes de mémoire de cette dernière. Mia madre n’est pourtant pas le film plombant ou lacrymal que son énoncé pourrait le laisser présager.

Il y a d’abord le plaisir de retrouver l’élégant classicisme, la « ligne claire » du cinéma de Moretti qui lave littéralement les yeux après quelques boursouflures et pédanteries kitsch subies pendant le festival. L’apparente modestie de Moretti dissimule un profond respect pour le spectateur et le cinéma, et la force des plans (pas tous, mais certains sont tranchants, notamment des inserts, des détails attachés à l’idée de la mort) n’a pas besoin d’artifice pour atteindre son but. Ca devient rare. Moretti acteur dans le rôle du frère de Marguerita, en retrait – comme son personnage – s’offre une très belle scène mais parvient à ne pas parasiter son film de sa présence, qui fut parfois envahissante. Mia madre est surtout un film intelligent, émouvant et drôle, qui tempère son pessimisme par une philosophie du deuil partagée par plusieurs films cannois : les morts aimés continuent de vivre à nos côtés, leur héritage nous accompagne. La réflexion sur le cinéma dialogue aussi avec d’autres œuvres soucieuses de témoigner de leur temps. Là où Moretti doute et s’interroge, Gomes passe à l’attaque !

Le cabot pathétique et saoulant mais qu’on n’arrive pas à détester, acteur américain débarqué sur un tournage romain et victime (lui aussi) de problèmes de mémoire est interprété merveilleusement par John Turturro (photo en tête de texte) – seul un bon acteur peut aussi bien jouer un mauvais acteur.

 

Mia madre est un Grand Accord franco-allemand ARTE France Cinéma / ARD proposé par la France, coproduit et distribué par Le Pacte.

 

Catégories : Actualités · Coproductions

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