Olivier Père

American Gigolo de Paul Schrader

ARTE diffuse dimanche 27 septembre à 20h45 American Gigolo (1980) de Paul Schrader.

American Gigolo ou la rencontre improbable de Jerry Bruckheimer et de Robert Bresson dans les hôtels et les villas de Beverly Hills. On s’explique.

En 1980 Paul Schrader est sans doute au sommet de sa gloire personnelle, auréolé par le triomphe de Taxi Driver qu’il a écrit en 1976 et grâce aussi à Raging Bull, autre scénario mis en scène par Scorsese qui sort sur les écrans américains quelques mois après American Gigolo. Ce classique instantané sera considéré comme le meilleur film de l’année par la critique américaine malgré des résultats décevants au box office. La carrière de Schrader en tant que réalisateur a démarré de manière plus confidentielle, éclipsée par les films Scorsese, De Palma ou Pollack qu’il a écrit. Blue Collar, Hardcore sont des bons films mais c’est American Gigolo qui va offrir à Schrader son premier et unique « tube ». Le film doit sa popularité immédiate à la présence de Richard Gere dans le rôle-titre, à l’orée de sa carrière et lancé comme le nouveau sex-symbol hollywoodien.

Julian Kay (Richard Gere), un bel Adonis californien, loue ses charmes à des femmes dans le besoin (besoin physique et sentimental, car elles sont bien entendu très riches.) Un soir Julian accepte une passe sadomaso avec l’épouse d’un homme d’affaires. Cette dernière est retrouvée morte et les soupçons de la police se portent naturellement sur Julian. Le meurtre semble être un coup monté de toute pièce pour incriminer le gigolo qui est décidé à mener sa propre enquête.

Les spectateurs ont surtout retenu de ce film son ouverture au son de la chanson de Giorgio Moroder « Call Me » interprétée par Blondie, véritable hymne de la culture disco et manifeste esthétique du début des clinquantes années 80. A revoir le film aujourd’hui on est surtout frappé par la rigueur janséniste de la mise en scène, tranchant avec le luxe des décors et des costumes d’un autre Giorgio, Armani, et caractéristique du style de Schrader qui n’a jamais caché son approche puritaine du sexe et du cinéma (deux choses qui lui furent longtemps interdites lors de son éducation religieuse) ni son admiration fétichiste pour Dreyer, Ozu et Bresson, maîtres d’un cinéma spiritualiste auquel il consacra un essai critique.

La scène d’amour de American Gigolo cite ouvertement celle d’Une femme mariée de Godard – plans fixes de corps morcelés et immobiles sur un lit pour figurer une étreinte, tandis que son épilogue est un hommage direct à Pickpocket de Bresson : les deux amants séparés par une vitre (au lieu d’une grille) en prison, avec lui qui dit : « mon Dieu, pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre ! »

et Richard Gere dans la scène finale d'American Gigolo

Au début du film, Julian apprend le suédois (la langue de Bergman) en même temps que ses séances de musculature, prétend être né à Turin (la ville de Femmes entre elles de Antonioni) et avoir fait ses études à Nantes (la ville de Lola de Jacques Demy, autre histoire de pute) pour séduire des clientes étrangères. Cette greffe cinéphilique de la modernité européenne et d’une esthétique zen héritée du cinéma asiatique dans un récit de néo film noir californien est aussi belle que déroutante. Le film se plaît à inverser les rôles et les sexes. La prostituée est un homme, son proxénète une femme plus âgée et maternelle, sorte de Pygmalion possessive (renvoi en miroir à Taxi Driver, comme d’autres scènes et situations dans le film.) Julian se présente en Christ faisant don de son corps et apportant bonheur – jouissance – et réconfort aux âmes en peine. L’ambigüité sexuelle du personnage principal est soulignée au cours de son enquête. Refusant les pratiques homosexuelles et revendiquant son hétérosexualité, Julian (surnommé Julie tout au long du film) à la recherche de la vérité doit remonter dans son passé et descendre dans une boîte gay SM, renouant avec un univers sombre dans lequel il commença sans doute sa carrière. William Friedkin avait d’ailleurs pensé à Richard Gere pour interpréter le policier de Cruising avant de confier le rôle, à contrecœur, à Al Pacino.

La beauté glacée des images de John Bailey est saisissante. Le directeur de la photographie poussera encore plus loin des expériences monochromatiques dans les deux films suivants de Schrader, sans doute plus extravagants sur le plan visuel, La Féline et Mishima.

Schrader fut l’une des têtes pensantes du Nouvel Hollywood, proche de Scorsese mais également sous influence de deux auteurs réalisateurs à forte personnalité et très cultivés, aussi célèbres pour leurs films que pour leurs provocations sexuelles ou politiques : James Toback et John Milius.

Au début des années 80 Schrader l’intellectuel tourmenté va frayer un bout de chemin avec deux jeunes producteurs aux dents longues qui vont imposer bientôt la suprématie des blockbusters estivaux et des films à concepts, faciles à comprendre et à consommer : Flashdance, Le Flic de Beverly Hills, Top Gun… Bruckheimer produit American Gigolo et La Féline, tandis que Schrader se lie d’amitié avec le pourtant peu fréquentable Don Simpson, relation née autour d’au moins deux passions communes, le cinéma et la cocaïne. On connait la suite : Don Simpson meurt d’une overdose en 1996, après d’innombrables frasques, débordements vulgaires et quelques éclairs visionnaires, Jerry Bruckheimer continue seul à collectionner les productions calibrées pour engranger des millions de dollars au cinéma et à la télévision.

Quand Schrader réalise American Gigolo ses deux plus beaux films, mais aussi ses plus controversés, qui ne récolteront au moment de leur sortie que haine et incompréhension, sont devant lui : La Féline, remake malade du classique de Jacques Tourneur et Mishima, apothéose de sa quête esthétique et morale. Après ça, une longue dégringolade professionnelle, malgré quelques beaux films (Light Sleeper, Affliction.) Schrader ne parviendra pas à renouer avec le succès à Hollywood : ses derniers longs métrages en date, The Canyons, écrit par Brett Easton Ellis et réalisé avec les moyens du bord, et Dying of the Light un DTV avec Nicolas Cage renié par ses auteurs, font peine à voir.

 

Il est vrai que American Gigolo avait quarante ans d’avance sur les récits mi fascinés, mi critiques de Brett Easton Ellis sur Los Angeles et ses anges déchus.

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