Olivier Père

Svetlana Karmalita parle de Alexeï Guerman et de Il est difficile d’être un dieu

Mercredi 11 février Capricci distribue en salles Il est difficile d’être un dieu (Trudno byt bogom, 2013) de Alexeï Guerman, premier chef-d’œuvre de l’année, et film posthume du grand réalisateur russe décédé en février 2013, terminé par son épouse Svetlana Karmalita et leur fils Alexeï Guerman Jr.

Un groupe de scientifiques est envoyé sur Arkanar, une planète placée sous le joug d’un régime tyrannique à une époque qui ressemble étrangement au Moyen-Âge. Les intellectuels et les artistes sont persécutés. Désobéissant à ses supérieurs, le mystérieux Don Rumata, à qui le peuple prête des pouvoirs divins, va déclencher une guerre pour sauver quelques hommes du sort qui leur est réservé.

Adapté du roman de science-fiction de Boris et Arkady Strugatsky écrit en 1964, Il est difficile d’être un dieu plonge le spectateur dans un chaos baroque exténuant et terrifiant, soit 178 minutes de visions sublimes et infernales qui constituent une expérience limite de cinéma, un film monstre qui trouve une résonance terrible dans la résurgence actuelle de la barbarie, du fanatisme et de l’obscurantisme.

Il est difficile d'être un dieu de Alexeï Guerman

Il est difficile d’être un dieu de Alexeï Guerman

Voici les propos rapportés de Svetlana Karmalita en introduction d’une projection privée du film à Paris le jeudi 15 janvier.

« J’ai travaillé et vécu aux côtés de Alexeï Guerman pendant 45 ans et je ne suis pas sûre de l’avoir toujours compris. Lui avait du génie, moi j’ai du talent. Pour comprendre certains partis-pris formels de Il est difficile d’être un dieu il faut parler du premier long métrage réalisé par Guerman seul, La Vérification. Il rencontrait d’énormes problèmes pour monter une séquence en apparence toute simple, dans laquelle deux hommes discutaient ensemble. Il finit par trouver la solution en montant les plans où l’homme écoute celui qui parle, avec les paroles en voix-off. Dans cette anecdote se trouve l’origine de la bande son de Il est difficile d’être un dieu, dans lequel on se sait pas systématiquement qui parle. Parce qu’il y a pléthore de personnages dans le film et parce que le plus important ce n’est pas de savoir qui parle, mais comment ceux qui écoutent réagissent.

 

Il y a très longtemps nous étions à Paris et nous sommes allés voir un film qui nous a émerveillé. C’était le film d’un réalisateur connu. Puisque nous ne parlions pas le film nous regardions les images et dans nos têtes nous nous livrions à notre propre interprétation des situations montrées dans le film. Bien des années plus tard le film est sorti en URSS, doublé en russe. Nous l’avons revu à cette occasion : il s’est révélé que c’était un banal mélodrame.

C’est une des choses qui nous à amener à réfléchir sur ce qu’était l’art cinématographique : les images animées étaient une forme d’art autonome, autant que la littérature, la peinture, la musique.

Je ne sais pas comment les idées naissaient dans la tête de Alexeï. Quand il n’était pas sur un plateau de tournage, ou en salle de montage, sa position préférée était d’être allongé sur le divan en train de réfléchir. On ne pouvait pas comprendre ce qui se passait à ce moment-là, encore aujourd’hui je ne sais pas.

Tous les films de Guerman sont en noir et blanc. Les spécialistes me rétorqueront qu’il y a quelques passages en couleur dans Mon ami Ivan Lapchine. Oui en effet. Alexeï était quelqu’un de courageux et il ne reculait jamais quand il avait décidé de faire quelque chose. Après une énième interdiction il avait quand même obtenu le droit de filmer Mon ami Ivan Lapchine. Il y a avait à l’époque une règlementation très forte qui incitait à tourner en couleur. L’argent et l’autorisation avaient été donnés pour un long métrage en couleur.

Nous avions écrit un faux scénario qui puisse franchir le cap de la censure, qui s’ouvrait sur une phrase très enthousiaste du style « le tramway rouge roulait sur les larges rues pleine de lumière et de vent ». La seule chose qui était vraie dans cette phrase était la largeur de la rue que l’on voit au début du film, mais on y voit aussi les petites maisonnettes assez glauques d’où émanait une odeur de chou bouilli.

Nous avons commencé à tourner le film en noir et blanc. Au milieu du tournage quelqu’un s’est souvenu qu’on nous avait commandé un film en couleur. A ce moment-là Alexeï a inséré deux petits morceaux en couleur pour ne pas avoir d’ennui, puis a continué le film en noir et blanc. Après avoir été interdit le film a finalement été autorisé au moment de la Perestroïka, et les critiques s’en sont donnés à cœur joie pour essayer d’interpréter les deux passages en couleur.

Cela s’appelle survivre…

Mais pour moi la chose la plus importante était la manière dont Guerman comprenait le sujet de son film. Je peux vous dire que n’importe lequel de ses scénarios est rempli de sens de A à Z.

Une fois que la narration était mise en place dans le scénario, Alexeï disait qu’il allait surtout filmer tout ce qu’il y a autour.

Il est difficile d'être un dieu de Alexeï Guerman

Il est difficile d’être un dieu de Alexeï Guerman

Le film Il est difficile d’être un dieu a été tourné sur une très longue période. Il y avait de nombreuses raisons à cette durée inhabituelle, sept ans.

Je peux vous l’expliquer en vous racontant une séquence en particulier qu’on a mis un temps fou à tourner. Le personnage principal rentre dans le palais et discute longuement avec des gens, parmi lesquels le roi. Pratiquement tout le film est filmé en plans séquences très longs et très complexes. Il y a énormément de personnages dans le film et les décors sont fabuleux. Nous avons mis beaucoup de temps à mettre tous ces éléments en place. Dans chaque plan il n’y a pas un seul figurant, un seul accessoire ou un seul élément du décor qui n’ait pas été choisi et validé par Guerman en personne.

L’équipe du film était la même depuis des années, fidèle et loyale à Guerman et le connaissait parfaitement bien, le comprenait à demi mot et supportait ses cris impressionnants.

Les répétitions ont eu lieu. Tout est prêt et on ne tourne pas pendant un jour, deux jours… Guerman refuse de tourner. Je suis en général la première à craquer, je peux m’engueuler avec lui sur le plateau puisque le soir nous rentrons dans le même appartement et que je lui prépare son repas.

J’essaie de l’amadouer en lui demandant de faire au moins une prise. Il me crie dessus en me disant que je n’ai qu’à faire mon propre film. Toute l’équipe vient me voir en me demandant de le laisser tranquille, car il cherche et ne sait pas comment filmer cette séquence. Je ne comprends pas ce qu’il ne sait pas puisque tout est prêt, les rails, les acteurs, la caméra. Soudain il nous dit « courrez vite au marché acheter des roses blanches. » Dans la séquence il a inventé que les membres de cette noblesse médiévale venue du futur se disent tous bonjour avec des roses blanches. A partir de ce plan les fleurs envahissent le film tout entier. Et même quand arrive l’ordre noir, lorsqu’on fouette les gens, ce monde se remplit d’une nuance supplémentaire amenée par les fleurs, y compris dans les scènes les plus affreuses.

Il est difficile pour moi de vous dire de quoi est fait ce film. Il est composé de choix de montage, de l’image qui a une existence propre, d’une bande son qui donne la sensation particulière qu’on ne sait pas forcément qui parle. Tous ces éléments contribuent à l’existence du film.

Le film est différent du roman des frères Strugatsky. Contrairement au roman la première partie du film est dépouillée de l’aspect fantastique, science fictionnel. On a vraiment l’impression d’être plongé dans un Moyen-Âge qui ressemble à ce que nous avons pu vivre sur Terre au 8ème, 9ème et 10ème siècles. Puis arrive une force encore plus terrifiante dans cette civilisation qui est malgré toute une civilisation. A cause de l’analogie avec de cette force terrible qui va brûler ce qui restait de la civilisation, aussi modeste fut-elle, le scénario du film avait été interdit en 1968, quand l’armée soviétique avait fait irruption en Tchécoslovaquie. Le personnage principal est un Terrien envoyé sur cette planète terrifiante où il n’est qu’un observateur. La première moitié du film est éprouvante pour le spectateur qui suit un personnage qui ne peut agir ni même penser, totalement immergé dans cette époque terrible.

Je sais comment on réagit à ce film. Celui qui parvient à rentrer dans cet univers moyenâgeux ne le regrettera pas, mais je comprends aussi ceux qui n’y arrivent pas. » (Svetlana Karmalita)

Alexeï Guerman et Svel sur le tournage de Il est difficile d'être un dieu

Alexeï Guerman et Svetlana Karmalita sur le tournage de Il est difficile d’être un dieu

A l’occasion de la sortie de Il est difficile d’être un dieu la Cinémathèque française organise une rétrospective de l’œuvre de Alexeï Guerman du 9 au 22 février.

Texte paru au moment de la disparition de Alexeï Guerman :

https://www.arte.tv/sites/olivierpere/2013/02/23/alexei-guerman-1938-2013/

 

 

 

Catégories : Actualités

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