Olivier Père

Supernichons contre mafia de Doris Wishman

Sidonis qui édite de nombreux westerns et classiques hollywoodiens en DVD change soudain de fusil d’épaule avec un titre qui compte parmi les plus infâmes et notoirement aberrants de la série Z américaine, Supernichons contre mafia (Double Agent 73) réalisé en 1974 par Doris Wishman, accompagné par deux autres films plus fréquentables du cinéma bis contemporain, L’Horrible Invasion (1977) de John « Bud » Cardos dont on a déjà dit du bien ici et le sympathique Dolls – Les Poupées (1986) de Stuart Gordon.

 

Pionnière de la « sexploitation », travaillant en totale indépendance – autarcie, pour être plus exact – Doris Wishman (1912-2002) a autofinancé, écrit et réalisé plus de vingt-cinq films à partir des années 60, selon des méthodes de travail défiant toute logique et dans l’indifférence générale avant qu’elle ne devienne un objet de culte malade et que la célébrité auprès d’amateurs de films bizarres ne la rattrape vingt ans plus tard pour ne plus la lâcher (ainsi John Waters lui rend hommage dans Serial Mom). Suivant les tendances du moment ses premiers essais sont des films naturistes. Dans Nude on the Moon des cosmonautes amateurs découvrent que la Lune abrite une communauté de nudistes. Cela donne une faible idée de l’excentricité d’une cinéaste qui réalisera quelques-uns des plus étranges (on ne trouve pas d’autres qualificatifs) films d’exploitation. Par la suite, Doris Wishman réalise une série de films sexy et agressifs : The Sex Perils of Paulette, Indecent Desires, Bad Girls Go to Hell (son « meilleur » film en noir et blanc) plus quelques atrocités telles que The Amazing Transplant (une histoire de greffe de pénis), Let Me Die A Woman (faux documentaire sur les changements de sexe avec toutefois des plans de véritables opérations aussi vomitives que le grain de la photo du film) et enfin un problématique film d’horreur au montage incompréhensible : A Night to Dismember qui essaie de ressembler à un « slasher » comme Vendredi 13.

Mais le cœur de l’œuvre de Doris Wishman réside dans un diptyque incongru – Deadly Weapons (titre français Mamells’Story, titres belges Les plus gros seins du monde ou Étouffe-moi avec tes bulles – véridique) et Supernichons contre mafia centré sur la poitrine phénoménale de Chesty Morgan, stripteaseuse au visage triste d’origine polonaise propulsée star du trash grâce à ces deux films hallucinants et icône du cinéma déviant, dégradation ultime du glamour hollywoodien – elle fera aussi une brève apparition dans Le Casanova de Fellini.

Dans Supernichons contre mafia Chesty Morgan interprète (le mot est fort) Jane, un agent secret chargée d’identifier un mystérieux trafiquant de drogue. Jane possède la particularité d’avoir un appareil photo implanté dans son sein gauche… A chaque instant la débilité volontaire du propos le dispute aux idées bizarres d’une réalisation à l’expérimentalisme ingénu. Deadly Weapons et Supernichons contre mafia sont littéralement filmé avec les pieds. Forcenée du morcellement, Wishman filme volontiers pieds, mains et même bibelots de sa collection personnelle à la manière d’une – très pauvre – Paradjanov de Miami. Quelque part entre les films des frères Kuchar, Russ Meyer, les bandes en super 8 bricolées au fond du jardin secret d’amateurs anonymes, les films de Doris Wishman témoignent d’une croyance sans faille dans l’acte de filmer, relayée tant bien que mal par une technique bouffonne. Tant mieux si le résultat déclenche l’incrédulité, la gêne. Et le fou rire.

 

 

Doris Wishman ou tout sur mammaire.

Au début des années 90, la découverte en France de Doris Wishman est passée par la culture underground américaine (le numéro « Incredibly Strange Films » de la revue ReSearch évoquait Supernichons contre mafia et Deadly Weapons) et celle des vidéoclubs. Les films en VHS deviennent rapidement un signe de ralliement parmi une petite chapelle de cinéphiles qui le partagent entre connaisseurs et néophytes lors de soirées trop arrosées, puis à la Cinémathèque française dans le cadre de ses séances Cinéma bis, alors salle République.

Supernichons contre mafia fut d’abord vendu comme un film « érotique » et distribué dans un réseau de salles spécialisées, devant un public oscillant entre le malaise et la consternation. La production cinématographique érotique courante, généralement faite par des hommes pour des hommes, est conçue pour satisfaire les désirs d’un public masculin en exhibant des corps féminins désirables. Avec ses histoires sordides, ses corps de plus en plus laids, Wishman subvertit involontairement la beauté factice et superficielle du cinéma sexy de consommation. Ses films n’en deviennent pas pour autant des brûlots féministes. Les films avec Chesty Morgan sont une invitation au voyeurisme et pourront éventuellement combler un public pervers et blasé, en quête d’émotions fortes.

Les films de Wishman n’ont pas besoin de montrer des organes génitaux en action pour être pornographiques. Ils sont ontologiquement pornographiques, par la crudité avec laquelle ils montrent la peau et les corps des acteurs en général et de cette pauvre Chesty Morgan en particulier. Si on la compare à Russ Meyer, Ed Wood, Al Adamson ou même Roberta Findlay et Stephanie Rothman, deux des rares femmes à avoir travaillé dans le secteur artisanal de la série Z américaine, Doris Wishman est sans doute la réalisatrice de « sexploitation » dont les films échappent le plus à la norme de ce type de produit – le « nudie ». Ils sont définitivement bizarres, au point de ne plus remplir la fonction pour laquelle ils ont été – normalement – produits : exciter un public hétérosexuel.

Ils anticipent pourtant les sous-catégories du porno trash ou gonzo mais d’une façon candide, involontaire, par le simple acte de filmer un corps, celui de Chesty Morgan, éloigné des canons cinématographiques de beauté ou tout simplement de représentation habituelle, déclenchant un effet de sidération et d’inconfort sur le spectateur.

 

Ce qui étonne aussi dans Supernichons contre mafia est l’absence totale de professionnalisme, de connaissance élémentaire de la technique cinématographique. C’est cet aspect amateur de son cinéma, davantage que son côté complètement fauché, qui distingue Doris Wishman d’autres personnalités du cinéma bis ou Z. Edgar G. Ulmer ou Jess Franco ont réalisé des films formidables avec des budgets de misère. Même avec des millions de dollars Doris Wishman aurait été incapable de faire un film « convenable ». À ce niveau d’amateurisme, les films de Wishman s’apparentent aux formes d’art brut (peinture, littérature) produites par des cas psychiatriques de névrose, d’hystérie et de schizophrénie. Que Wishman ait commencé à faire des films pour tromper son ennui après le décès de son mari est à ce propos très significatif. Combler un manque affectif et sexuel par une production « artistique » brutale, violente, morbide, voilà ce que transforme le cinéma de Wishman en défoulement.

Chez Wishman on retrouve un caractère instinctif du filmage, sans aucun souci de la logique ou de la raison, un filmage inconscient qui laisse percevoir des bribes d’obsessions et de phantasmes de la réalisatrice sans que cela soit intentionnellement voulu par la mise en scène. Par exemple : la manie de filmer sans cesse les pieds des protagonistes sans aucune raison valable ou de morceler avec exagération les corps et les actions. Dans son aspect improvisé, bâclé et rapide, les films de Wishman se présentent aussi comme une succession d’associations d’idées visuelles, un peu comme les collages surréalistes (les « cadavres exquis ») mais sans aucun projet poétique. Paradoxalement, on reste toujours dans la platitude prosaïque, mais jusqu’à l’absurde. Exemple : un homme marche, Wishman filme ses chaussures. Une femme téléphone, elle filme le combiné téléphonique. Cette obsession des objets ou des accessoires filmés en concurrence avec les humains laisse évidemment apparaître un fétichisme dont Wishman ne semble pas avoir conscience (sinon, elle le doserait et elle essaierait de le mettre en scène différemment, en le faisant surgir de l’ensemble.) Une fois de plus, c’est l’inconscient qui parle, ou plutôt qui filme !

La laideur qui caractérise l’ensemble des éléments qui composent le cinéma de Wishman n’est pas une question de style. Il n’y a dans cette laideur aucune intention de distanciation, d’ironie ou de dérision. Le cinéma de Wishman est kitsch sans chercher à l’être. C’est son mauvais goût à elle. On est bien dans du cinéma candide, naïf, brut. Un cinéma que le mouvement « dada » aurait sûrement adoré.

Le cinéma de Wishman s’apparente davantage à l’art brut – donc à une manifestation créatrice d’ordre pathologique – qu’à un véritable projet artistique. Wishman peut revendiquer la totale responsabilité de ses films de A à Z, entreprise solitaire d’une personne isolée, et sa façon de faire du cinéma est parfaitement identifiable, et même unique. Tout dépend de la façon dont on perçoit son travail. Soit elle est responsable de ses films et c’est une auteure, soit ses films sont responsables d’elle, et elle est cliniquement folle.

Pourquoi s’ingénier à regarder Supernichons contre mafia ? La maladresse de Wishman cinéaste et son absence inquiétante de goût provoquent des moments de loufoquerie involontaire qui peuvent déclencher l’hilarité. Les films de Wishman sont le témoignage de l’entêtement et de l’obstination d’une femme qui fait des films seule dans son coin et qui a l’air d’aimer ça. C’est aussi la preuve de beaucoup d’inconscience car n’importe qui aurait tout de suite arrêté de faire du cinéma en découvrant un résultat aussi catastrophique. Doris Wishman aimait-elle voir ses films ? Ou prenait-elle du plaisir à leur fabrication, et pas au résultat ? La première hypothèse serait très inquiétante, la seconde confirmerait que la création chez Wishman correspond au comblement d’un vide, soit quelque chose de convulsif, d’irrationnel et qui échappe à sa réflexion.

 

 

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