Olivier Père

Le Septième Juré et Mort d’un pourri de Georges Lautner

Dans le cadre du plan pluriannuel de numérisation et de restauration de son catalogue, Pathé édite à partir du 4 février en Haute Définition, sur support physique (DVD, Blu-ray) et digital (VOD, téléchargement définitif) une salve de films populaires français parmi lesquels deux titres ont plus particulièrement retenu notre attention :

Le Septième Juré (1962, photo en tête de texte) et Mort d’un pourri (1977), tous deux réalisés par Georges Lautner.

Deux réussites dans la longue et invraisemblable filmographie de Georges Lautner, deux films très sombres au sein de la carrière d’un artisan au service du cinéma commercial français et de son star system.

Cela ne vient pas pour autant modifier notre perception de Lautner, ni le transformer en auteur.

Il est en effet intéressant de noter que ces deux films qui paraissent au premier abord plus personnels que les comédies loufoques et autres productions industrielles de Lautner sont avant tout des commandes de leurs acteurs principaux, Bernard Blier dans le premier, Alain Delon dans le second. Si ce sont des films personnels c’est dans le sens qu’ils expriment davantage la personnalité de leurs acteurs que de leur réalisateur.

Bernard Blier voulait absolument interpréter au cinéma le personnage du roman de Francis Didelot et demanda à Lautner de mettre en scène le film. Cela n’empêche pas que Lautner était fier du résultat et qu’il considérait Le Septième Juré comme son meilleur film. A juste titre, et on peut regretter qu’il n’ait pas fait plus longtemps preuve d’ambition et d’audace. Les premiers longs métrages de Lautner Marche ou crève et Arrêtez les tambours étaient courageux et originaux avant qu’il ne cède à la facilité.

Dans un élan de folie inexpliqué, Duval (Bernard Blier), un pharmacien sans histoire, marié et père de famille, étrangle une jeune femme de petite vertu qui prenait un bain de soleil. La justice accuse l’amant de la fille et Duval se retrouve juré au procès de son propre crime. En proie aux remords il va tout faire pour que le suspect soit acquitté…

Le Septième Juré est un film sur le dégoût. Le film surprend, pas seulement en raison de son extrême noirceur, inhérente à une certaine tendance du cinéma policier français, mais par la radicalité de son portrait d’un assassin ordinaire et la condamnation sans appel des notables d’une petite ville. Sa forme étonne aussi, avec une scène d’ouverture muette et remarquablement filmée – le meurtre au bord d’une rivière, un dimanche après-midi. Et une voix off omniprésente dans laquelle le personnage principal ressasse son mépris de soi, sa détestation de son milieu social et de l’humanité en général. Cette logorrhée féroce qui n’épargne rien ni personne (« boire, manger, dormir… on était heureux à en crever… » ; « et tout de suite la honte me vint devant les autres… Honte d’être des leurs… ») font du Septième Juré un lointain cousin de Seul contre tous de Gaspar Noé, version bourgeoisie de province, plus proche de certains Mocky que des autres Lautner à l’humour noir et absurde des années 60.

 

Mort d’un pourri est lui aussi cas particulier dans la filmographie de Lautner, et même dans celle de Delon, producteur acteur tout-puissant.

Cette fois-ci c’est du côté de Boisset que lorgne ce thriller politique à tendance complotiste à la sauce « France-Soir », mouvementé comme un serial, qui nous plonge dans les sales draps de la Cinquième république, avec magouilles financières et conspirations d’extrême droite en croisade contre la gangrène socialiste qui menace l’Europe. Cherchant à protéger son meilleur ami le député Philippe Dubaye (Maurice Ronet) qui lui avoue avoir tué un politicien véreux, Xavier Maréchal (Alain Delon) accepte de lui fournir un alibi puis rentre en possession d’un dossier compromettant lorsque Dubaye est à son tour assassiné. Des tueurs mais aussi la police se lancent à ses trousses pour récupérer ces documents.

Lautner, Delon et Audiard à l’assaut de la fiction de gauche ? Pas vraiment. Mort d’un pourri est avant tout l’histoire de la vengeance d’un homme seul, même si le film s’inspire de scandales et faits réels et retranscrit l’atmosphère de corruption et d’instabilité politique des années 70. Les suppléments du Blu-ray nous apprennent que Mort d’un pourri figure parmi les nombreux films français écrits ou réécrits en secret par Claude Sautet qui louait ses services de scénariste à de nombreuses productions commerciales sans apparaître au générique. Quant aux dialogues ils sont bien signés Michel Audiard plutôt en forme qui évite de justesse le « tous pourris » de rigueur et parvient à mettre son antigaullisme viscéral en sourdine tout au long du film pour délivrer in fine un message anarchisant dans la bouche de Delon, sur le point de régler son compte à un flic fasciste exécuteur de basses œuvres (Michel Aumont excellent dans le même registre veule et halluciné que dans Nada de Chabrol) : « Les deux fléaux qui menacent l’humanité sont le désordre et l’ordre » et « la corruption me dégoûte et la vertu me donne le frisson. »

Comme Le Septième Juré Mort d’un pourri est un film sur le dégoût, mais pas aussi anxiogène, traité sur le mode du thriller d’action.

Ni flic ni truand mais fier justicier évoluant parmi les nombreux « pourris » du film Delon est convainquant au cœur de cette ténébreuse affaire menée tambour battant. Comme d’autres polars de cette époque Mort d’un pourri parvient à capter les transformations urbanistiques de la capitale et Lautner dans ses choix de décors modernes, froids et déshumanisés, vise juste. Le film offre une riche galerie de personnages grotesques, minables ou inquiétants qui existent le temps de quelques scènes grâce à leurs interprètes : Daniel Ceccaldi, Julien Guiomar, François Chaumette, Klaus Kinski plus plein de « gueules » et seconds couteaux du cinéma français de cette époque. Sans oublier le grand Maurice Ronet, double pervers de Delon dans trois films : Plein soleil, La Piscine et celui-ci. Le meurtre de Stéphane Audran en caméra subjective, sa défenestration semblent échappés d’un « giallo » de Umberto Lenzi. Belle photographie de Henri Decaë, belle musique de Philippe Sarde avec Stan Getz au saxophone.

 

 

 

 

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