Olivier Père

Giulio Questi (1924-2014)

Giulio Questi

Giulio Questi

Giulio Questi, décédé le 3 décembre à l’âge de 90 ans restera une anomalie dans les marges de l’histoire du cinéma italien. D’abord parce qu’il n’a réalisé que trois longs métrages, à une époque d’hyper productivité de l’industrie cinématographique transalpine ; ensuite parce que ces trois films sont des énigmes et même des aberrations malgré leur appartenance supposée à des genres bien précis ; enfin parce que Giulio Questi, bien que catalogué dans la catégorie des petits maîtres du cinéma bis italien, avait plutôt l’étoffe d’un expérimentateur underground et d’un activiste politique.

Comme plusieurs réalisateurs de sa génération Giulio Questi (né en 1924 à Bergame) débute sa carrière dans l’assistanat (pour Rosi et Zurlini) et l’écriture de scénarios, fait une apparition dans La dolce vita (comme tout le monde à Rome en 1960) avant de signer des courts métrages et de participer à des films à sketches collectifs alors en vogue en Italie. Mais sa personnalité frondeuse, subversive et atypique se manifestera très rapidement.

Son premier long métrage, en pleine mode du western à l’italienne, est d’emblée une œuvre maudite et un futur objet de culte. Tire encore si tu peux (Se sei vivo spara, 1967) est l’avatar monstrueux et westernien de la modernité italienne, dans la lignée des films de Tinto Brass et Bernardo Bertolucci, eux-mêmes sous l’influence croisée de Godard et d’Antonioni. Le rapprochement n’est pas fortuit puisque Brass, Bertolucci et Questi partagent alors le même scénariste et monteur, Franco Arcalli surnommé Kim Arcalli, personnage assez génial qui aura une influence artistique et intellectuelle souterraine et néanmoins déterminante sur tout un pan du cinéma moderne italien jusqu’à son décès prématuré en 1978.

Tomas Milian dans Tire encore si tu peux

Tomas Milian dans Tire encore si tu peux

C’est peut-être le film maniériste ultime où, pour paraphraser le directeur de la programmation de la Cinémathèque française Jean-François Rauger qui contribua largement à la redécouverte des films italiens transgressifs, la distorsion des formes et des thèmes westerniens – amorcée par Sergio Leone avec Pour une poignée de dollars – conduit à leur destruction. Jugez plutôt : un métis bisexuel (Tomas Milian, héraut prolétaire des westerns de Sollima – photo en tête de texte), trahi et enterré vivant par ses complices, débarque dans une ville pourrie où deux clans se disputent de l’or volé. Tire encore si tu peux n’est pas le seul western italien à lorgner vers le film d’horreur, mais ce résumé ne donne qu’une faible idée du vent de démence qui souffle sur le film, véritablement possédé par la mauvaise pulsion (torture, viol collectif homosexuel, inserts gore) et le fétichisme. Tomas Milian, comme un ange ivre, incarne une sorte d’icône gay (il se fait crucifier à moitié nu dans une geôle) déchiré entre le souvenir d’un éphèbe blond et une prostituée. L’acteur cabotin au charisme indéniable trouve l’un de ses rôles le plus grandioses dans ce film infernal, véritable chaînon manquant entre les collages pop de Tinto Brass et l’érotisme pasolinien. La violence du film n’est pas seulement graphique et outrancière, elle est aussi politique. Ancien résistant comme son ami et complice Kim Arcalli Giulio Questi transpose dans ce western des épisodes de son expérience dans le maquis et les souvenirs de tortures et de massacres de populations civiles. Tire encore si tu peux, qui provoqua un terrible scandale à sa sortie, fut ainsi expurgé de ses passages les plus explicitement sadiens et homophiles qui furent ensuite restitués lors d’une première diffusion télévisée dans les années 90 en France et dans les différentes éditions DVD qui suivirent. Le film devint alors l’un des titres favoris d’une nouvelle génération de cinéphiles et de cinéastes amateurs d’objets déviants, comme Nicolas Winding Refn qui le cite souvent parmi ses films de chevet. La scène dans laquelle Uma Thurman est enterrée vivante dans Kill Bill vol. 2 provient directement de Tire encore si tu peux (et de Frayeurs de Lucio Fulci).

Tomas Milian crucifié dans Tire encore si tu peux

Tomas Milian crucifié dans Tire encore si tu peux

Loin de s’assagir, Questi persiste et signe avec La mort a pondu un œuf (La morte ha fatto l’uovo, 1968) toujours monté et coécrit par Kim Arcalli, sans doute le thriller psychologique le plus étrange tourné dans les années 60, lui aussi mutilé par la censure avant de connaître une résurrection tardive en version intégrale grâce au travail de restauration de la Cineteca nazionale de Rome et sa sortie en DVD.

La mort a pondu un oeuf

La mort a pondu un oeuf

Après le western Questi choisit d’inscrire son second long métrage dans un autre courant particulièrement vivace de la production italienne commerciale à la fin des années 60, le « giallo » avec sa flopée de crimes sadiques et de sombres histoires de machinations centrées sur les bassesses de l’âme humaine (cynisme, cupidité et cruauté). Mais Questi n’est pas Umberto Lenzi ni Sergio Martino et La mort a pondu un œuf, loin de flatter les bas instincts du spectateur – et du réalisateur – et de proposer un divertissement réactionnaire offre une charge contre la bourgeoisie industrielle et une satire du «  boom » économique que connaîtra l’Italie après la guerre.

Voici ce qu’écrivait Pauline de Reymond à l’occasion de la projection du film à la Cinémathèque française le 16 avril 2004 en présence du réalisateur:

« À voir La morte ha fatto l’uovo, second long métrage de fiction de Giulio Questi, on peut dire que le cinéaste n’est pas homme à oublier les leçons du passé. Dans les années cinquante, Questi fut documentariste. On lui connaît par exemple un opus sur les femmes de chambre et un autre sur les foires. La morte… renouvelle le genre policier en développant un fort pôle documentaire qui propose une violente critique des mutations de la société italienne des années soixante. Le film se demande ce que l’application à grande échelle de logiques mécaniques et industrielles sur le vivant induit comme refoulé chez les individus. Obéissance aveugle, perte des repères moraux : Questi, autrefois engagé dans la lutte antifasciste, ne baisse pas la garde. Il faut aussi voir dans le film une étude de la psyché humaine. Affolant le montage, elle fait basculer certaines séquences dans le fantastique. Trintignant incarne un héros de la mauvaise conscience pris dans un jeu dangereux : le meurtre de prostituées. Stylé et impassible, il est le loup dans la bergerie – très beau plan à consonance symboliste de l’acteur au milieu des poules blanches. Pourtant toute innocence a été perdue. Les femmes sont associées à l’idée de marchandise, à vendre ou avides de gains. Plus profondément, les femmes sont devenues des marchandises – fétiches ou rebus selon leur âge et leur condition. Tel un Fassbinder, mais c’est décidément trop rare, Questi sauve les rebuts, les prostituées sur le retour, et perturbe le montage. Aussi le meurtre se déploie-t-il comme un ultime acte d’amour. Seule la charge d’un érotisme mortel redonne à sentir aux êtres leur humanité aliénée. Morale possible : un loup (pour l’homme) est plus humain qu’un fringant publicitaire à succès.»

Gina Lolobrigida et Ewa Aulin dans La mort a pondu un oeuf

Gina Lollobrigida et Ewa Aulin dans La mort a pondu un oeuf

La dimension politique du cinéma de Questi, contemporain de Ferreri et de Bellocchio, ne sera pas prise très au sérieux, occultée par les affèteries stylistique et le chaos psychédélique de sa mise en scène, avec des images dérangeantes de meurtres et de volailles sans tête. La mort a pondu un œuf sera distribué confidentiellement en France dans le circuit des salles spécialisées, parfois sous le titre Le Sadique de la chambre 24. Questi signera un ultime long métrage en 1972, Arcana, qui sera à peine montré en Italie, et nulle part ailleurs, disparaissant rapidement des radars. Nous l’avons vu il y a fort longtemps sur une copie VHS de mauvaise qualité enregistrée lors d’une diffusion du film à la télévision italienne. Arcana est une étude en forme de film d’horreur sur la persistance des superstitions et pratiques de sorcelleries rurales du Sud de l’Italie dans les banlieues ouvrières de Milan. Avec Lucia Bosé et Tina Aumont. L’approche féministe et sociologique rapproche le film du Season of the Witch de George A. Romero. Arcana est traversé d’images bizarres – une constante dans les trois films du duo Questi-Arcalli qu’on soupçonne d’avoir un peu forcé sur les substances hallucinogènes – mais son échec total mettra un terme à la collaboration entre les deux hommes, et aux excentricités cinématographiques de Questi qui rejoindra la télévision où il signera plusieurs téléfilms et épisodes de séries jusque dans les années 90.

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