Olivier Père

Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan

Palme d’or à Cannes Winter Sleep sort le 6 août en France, distribué par Memento Films qui l’a également produit. C’est une coproduction ARTE France Cinéma.

 

Winter Sleep (Kis Uykusu), le nouveau film du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan, régulièrement récompensé à Cannes avec ses films précédents (Uzak, Les Climats, Les Trois Singes, Il était une fois en Anatolie récemment diffusé sur ARTE) montre un cinéaste en pleine possession de ses moyens, qui n’a pas peur de retrancher dans le spectaculaire et d’ajouter de la durée pour aboutir à un résultat magistral et passionnant, malgré l’apparente austérité du propos. Aydin, comédien à la retraite, tient un petit hôtel en Anatolie centrale avec sa jeune épouse Nihal, dont il s’est éloigné sentimentalement, et sa sœur Necla qui souffre encore de son récent divorce. En hiver, à mesure que la neige recouvre la steppe, l’hôtel devient leur refuge mais aussi le théâtre de leurs déchirements.

Tchekhov a toujours été la référence majeure et assumée de Nuri Bilge Ceylan, cinéaste de l’intime qui est aussi un grand paysagiste, filmant les plaines et les montagnes de l’Anatolie, ses villages troglodytes avec une douceur qui n’a rien à voir avec la belle image touristique mais se rapproche de la peinture. Peinte des paysages mais surtout dans ce film des visages. Son exploration de l’âme humaine, des dilemmes moraux et des désillusions de ses personnages est  impressionnante, possédant la précision tranchante d’un scalpel. En 3h16 Nuri Bilge Ceylan dresse le portrait de Aydin ou plutôt détruit une à une les soi-disant vertus et qualités de cette célébrité locale, riche propriétaire et intellectuel respecté dont on va peu à peu découvrir la vraie nature et son échec dissimulé sous le vernis du confort et de la suffisance. Le portrait d’un type pas vraiment sympa et d’un raté, entouré de deux femmes dont la vie est une catastrophe sentimentale, ne signifie pas que Nuri Bilge Ceylan se rend complice des aigreurs et des coups de poignards verbaux de ses personnages.

Nuri Bilge Ceylan © Paul Blind

Nuri Bilge Ceylan à Cannes © Paul Blind

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nuri Bilge Ceylan est le contraire d’un cynique ni un misanthrope, juste un moraliste qui observe à la loupe l’âme humaine, pour en saisir les grandeurs et les bassesses. Un caillou jeté contre une vitre de voiture, l’évanouissement d’un enfant refusant de baiser la main d’un homme puissant, des billets jetés dans un feu de cheminée sont quelques-uns des éclats saillants d’un film qui dénonce aussi et avant tout la vanité sous toutes ses formes, le pouvoir corrupteur de l’argent, la domination sous toute ses formes, conjugale, sociale, religieuse ou culturelle.

Melissa Sözen © Paul Blind

L’actrice Melissa Sözen à Cannes © Paul Blind

Au-delà de sa chronique provinciale en huis clos, à l’écart du monde et environné d’une nature souveraine, embellie et assourdie par un coton neigeux, Nuri Bilge Ceylan dépasse l’anecdote et le décoratif pour une étude à la profondeur et à l’intelligence vertigineuses sur à peu près tout ce qui constitue la condition humaine, du rapport aux autres et au monde, à la société et à soi-même, des limites du bonheur et de la liberté. Ceylan n’était pas le seul, on le verra avec Sils Maria d’Olivier Assayas, à côtoyer cette année en sélection officielle les maîtres Bergman et Antonioni à propos de certaines questions – et réponses ? – sur les hommes et les femmes. Difficile de suffisamment vanter la beauté des dialogues et de la mise en scène du film, d’un niveau exceptionnel dans le cinéma contemporain. On n’a pas employé le mot « chef-d’œuvre » mais on n’en pense pas moins.

 

Haluk Bilginer © Paul Blind

L’acteur Haluk Bilginer à Cannes © Paul Blind

 

 

 

 

 

 

Catégories : Actualités · Coproductions

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