Olivier Père

Soirée Éric Rohmer sur ARTE

A l’occasion de la soirée consacrée à Eric Rohmer (photo en tête de texte) sur ARTE lundi 4 août avec la diffusion de deux de ses meilleurs films (choisis parmi les contes moraux) Le Genou de Claire à 20h50 et Ma nuit chez Maud à 22h30 voici un texte du journaliste Julien Dokhan qui rappelle l’importance de la nature – et même de l’écologie – dans  l’œuvre du cinéaste français.

Jean-Claude Brialy et Fabrice Luchini dans Le Genou de Claire

Jean-Claude Brialy et Fabrice Luchini dans Le Genou de Claire

 

Le Rohmer est dans le pré

 

Cinéaste « français » par excellence, Eric Rohmer est souvent qualifié de cinéaste parisien, sans doute en raison de son appartenance à la Nouvelle Vague. Certes, le héros de son premier long métrage, Le Signe du Lion (1959), est un musicien qui arpente les rues de la capitale. Et il est vrai que, plus tard, dans Les Nuits de la pleine lune (gros succès public en 1984), sa caméra capture avec grâce l’air du temps du Paris branché des années 80. On pourrait citer d’autres étapes parisiennes de sa filmographie, mais il faut se rendre à l’évidence : la province, la campagne, la nature occupent chez lui une place considérable, et de manière bien plus décisive que chez la plupart de ses confrères moins préoccupés par l’espace, le territoire, l’environnement.

 

La carte du Tendre rohmérienne nous fait voyager des plages normandes et bretonnes (Pauline à la Plage, Conte d’été) au lac d’Annecy (Le Genou de Claire), de Saint-Tropez (La Collectionneuse) à Clermont-Ferrand (Ma nuit chez Maud), de la Côte basque (Le Rayon vert)  au vignoble ardéchois (Conte d’automne). La diversité des paysages, des climats, est essentielle pour un metteur en scène qui choisit comme thème d’une de ses collections « les quatre saisons. »

Fabrice Luchini dans L’Arbre, le marie et la médiathèque

Fabrice Luchini dans L’Arbre, le maire et la médiathèque

Au fil de ce périple se dessine un vif intérêt pour une France des campagnes, explorée dès 1968 avec une commande du Ministère des Affaires étrangères, Fermière à Montfaucon, court métrage documentaire qui donne à voir le quotidien d’une agricultrice. L’opposition ville campagne sera au cœur de deux fictions, Quatre Aventures de Reinette et Mirabelle et L’Arbre, le maire et la médiathèque. Dans le premier, deux jeunes filles au tempérament opposé sont confrontées à différentes situations, en milieu urbain et rural. Dans le second, un maire socialiste annonce la construction d’un complexe culturel dans son village, projet  combattu par le directeur de l’école. Interprété par Fabrice Luchini avec la faconde qu’on lui connait, celui-ci craint que le paysage soit défiguré par la médiathèque et déclare que « un site est une œuvre d’art » et qu’autrefois « les paysans étaient des artistes. » Non dénué d’ironie, le film n’en aborde pas moins frontalement les problématiques écologiques, alors peu présentes dans le cinéma français.

Jessica Forde, Joëlle Miquel et un couple d’agriculteurs dans Quatre Aventures de Reinette Mirabelle

Jessica Forde, Joëlle Miquel et un couple d’agriculteurs dans Quatre Aventures de Reinette et Mirabelle

D’authentiques agriculteurs apparaissent dans ce film. Interrogés par une journaliste dans des scènes qu’on suppose improvisées, ils donnent leur point de vue sur « le problème des terres asséchantes », ou les conséquences de « la culture extensive. » Comme souvent chez Rohmer, ces séquences documentaires apportent une saveur supplémentaire à une fiction qui lorgne plutôt du côté de la fable. Reinette et Mirabelle discutent elles aussi avec un paysan, qui leur fait visiter sa ferme. Issue de la ville, Mirabelle s’émerveille : « Les fraises sont superbes ! », « les salades sont très grandes ! » Etrangement, il est encore question de salades dans deux des plus célèbres scènes du cinéma d’Eric Rohmer ! Delphine, héroïne sensible du Rayon vert, explique lors d’un repas qu’elle est incapable de manger de la viande. Toute à sa démonstration, elle s’emballe et laisse échapper : « La salade, c’est l’amie ! » Et au début de L’Arbre, le maire et la médiathèque, entre deux gros plan(t)s sur de l’oseille ou des fleurs protégées, la Parisienne Bérénice (inimitable Arielle Dombasle) s’extasie devant le jardin potager de son compagnon : « Oh ! Des salades ! »

Anne-Laure Meury et Philippe Marlaud dans La Femme de l’aviateur

Anne-Laure Meury et Philippe Marlaud dans La Femme de l’aviateur

Mais il n’est pas forcément nécessaire de quitter l’Ile-de-France pour admirer la nature. La maison de campagne de Fontainebleau ou le lac de Cergy sont propices aux flirts (Conte de printemps, L’Ami de mon amie). Les espaces verts parisiens ne sont pas négligés : une scène-clé de La Femme de l’aviateur se joue dans le Parc des Buttes-Chaumont, et un des trois segments des Rendez-Vous de Paris (« Les Bancs de Paris ») nous balade dans plusieurs parcs de la capitale. Mais faut-il s’arrêter à la dimension documentaire et voir en Rohmer un cinéaste paysagiste ? Assurément pas. A la campagne comme à la ville, les apparences peuvent être trompeuses. Ce maire de village qui boit à la bonne franquette avec des paysans n’est-il pas qu’un stratège politique (L’Arbre, le maire et la médiathèque) ? Ce jeune homme qui semble perdu dans les Buttes-Chaumont n’est-il pas en fait en pleine filature (La Femme de l’aviateur) ?

Marie Rivière dans Le Rayon vert

Marie Rivière dans Le Rayon vert

Et de même que les confidences des héros rohmériens cachent parfois des manipulations, la nature renferme elle aussi ses secrets. Du naturel au surnaturel, il n’y a qu’un pas. Dans Les Amours d’Astrée et Céladon, le jeune homme se jette dans une rivière par désespoir… mais sera mystérieusement recueilli par des nymphes. Dans une aventure de Reinette et Mirabelle, la première pleure de rage parce que le passage d’un véhicule l’a empêchée de profiter pleinement de « l’heure bleue », une minute de silence dans la nature, juste avant l’aube et le réveil des oiseaux. Un moment magique ? Delphine, elle (incarnée par la muse au patronyme ruisselant, Marie Rivière), est émue aux larmes lorsqu’elle aperçoit le « rayon vert », dernier rayon du soleil couchant, visible uniquement dans certaines conditions atmosphériques. Un phénomène naturel, mais qui, selon la légende, rendrait capable de voir clair dans les sentiments et dans les cœurs…

 

Dans les notes préparatoires au Rayon vert, citées par Antoine de Baecque et Noël Herpe, dans leur récente biographie (1), figurent entre autres les thèmes suivants : « La nature animale – végétale / l’écologie – végétarienne, non violente. » Et si Rohmer, pourtant rétif à toute forme d’engagement politique, était le plus écologiste de nos cinéastes ? Lui-même le reconnaissait dans un entretien : « Au moment de mai 68, je disais aux gens qui faisaient la révolution : (…) votre révolution est un peu démodée, elle est très XIXe siècle. La vraie, ce serait une révolution écologique (…) Il se trouve que le meneur des étudiants de Nanterre est devenu écologiste : Monsieur Cohn-Bendit est allé plutôt dans mon sens… » (1) De Baecque et Herpe révèlent que Eric Rohmer, par ailleurs plutôt classé à droite, se mobilise ponctuellement pour des causes écologiques, allant jusqu’à soutenir en 2002 la candidature (finalement avortée) à l’élection présidentielle de Pierre Rabhi, philosophe chantre de la décroissance. Et on observera qu’à travers son système de production (budget modeste, équipe réduite, films rentables), Eric Rohmer cinéaste aura pratiqué à sa manière une exemplaire chasse au gaspi !

 Julien Dokhan

(1) Eric Rohmer, Antoine de Baecque et Noël Herpe, Stock, 2013

(2) L’interview sur Allociné : http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18407402.html

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7 commentaires

  1. Marla dit :

    Merci pour votre article détaillé et éclairant, comme toujours !

    Il y a en ce moment en salles un film touchant qui rend hommage à Eric Rohmer: http://marlasmovies.blogspo

  2. Rémi dit :

    Quel beau programme. Bravo Arte et, une fois de plus, merci M. Père.

  3. Jean-Pascal Mattei dit :

    Bel entretien et dossier intéressant, dont on extraira, par provocation amicale, ce passage :
    « Pour “Les Amours d’Astrée et de Céladon”, j’ai obtenu l’Avance mais Arte, la chaîne culturelle, plus ou moins obligée de passer les films qui ont eu l’Avance, n’en a pas voulu. »
    Le cinéma sensuel, verbal, indépendant voire mystique (l’épiphanie finale du “Rayon vert”) de Rohmer séduit aussi pour ses beaux portraits de femmes/actrices, ceux de Françoise, Arielle, Marie et les autres. Le réalisateur vaut encore pour ses écrits, ce « goût de la beauté » qui lui fit toujours préférer l’éloge à l’opprobre.
    Vu hier “Louise Wimmer”, petit film avec une (assez) grande comédienne, croisement longuet entre Cassavetes (« Gina » se prénomme-t-elle, ivre) et les Dardenne, salué par un discutable unanimisme critique – votre avis, qui ne craint pas la dissidence ?

    • olivierpere dit :

      En admirateur de Rohmer j’avais trouvé “Les Amours d’Astrée et de Céladon” magnifique, dernier film libre et magistral, dommage que ARTE ne l’ait pas soutenu à l’époque (mais il avait néanmoins obtenu l’aide d’ARTE / Confinova.)
      Ceci dit, il n’y a absolument pas de lien systématique ou obligatoire, ni de cause à effet entre les films français obtenant l’Avance sur recettes du CNC et le soutien d’ARTE France Cinéma. Ce sont deux comités différents et indépendants, avec bien sûr parfois des recoupements dans nos choix. Je n’ai pas revu “Louise Wimmer” depuis sa réalisation, je comprends votre point de vue. Le film a rassemblé hier soir 1,23 millions de téléspectateurs avec une part de marché s’élevant à 4,9 %, ce qui constitue une audience remarquable…

      • Jean-Pascal Mattei dit :

        Après le succès du Verhoeven… Entre Sharon ou Corinne, pas d’hésitation (même si j’avoue une certaine faiblesse, ou perversité, pour “L’Expert”, plutôt à cause de la musique de Barry qu’en raison de la scène de la douche !).

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