Olivier Père

L’Espion noir et Le 49ième Parallèle de Michael Powell

Deux classiques du film d’espionnage signés Michael Powell sont sortis récemment dans de belles éditions DVD : L’Espion noir (The Spy in Black, 1939) chez Elysée/Elephant Films – également disponible en Blu-ray – et Le 49ième Parallèle (49th Parallel, 1941) chez Carlotta.

L’Espion noir (The Spy in Black, 1939) de Michael Powell produit par Alexandre Korda pour la London Films est fameux pour être la première collaboration entre le cinéaste anglais et celui qui allait devenir pendant quinze ans son fidèle collaborateur, Emeric Pressburger, crédité ici au scénario uniquement. Le film anticipe par bien des aspects un autre film d’espionnage en temps de guerre réalisé par le duo deux ans plus tard, Le 49ième Parallèle.

Dans les deux cas, Powell et Pressburger ont l’idée surprenante d’adopter le point de vue de l’ennemi allemand infiltré en territoire allié – le Canada et les Etats-Unis dans Le 49ième Parallèle, le Nord de l’Ecosse dans L’Espion noir, à chaque fois sorti d’un sous-marin aux larges des côtes. Les deux films proposent des portraits dénués du moindre manichéisme d’officiers allemands, et accordent la part belle aux personnages ambigus de « méchants », désignés comme les antihéros mais bénéficiant d’une étude de caractère fouillée.

L’Espion noir est un récit d’espionnage situé pendant la Première Guerre mondiale, bourré de rebondissements et de retournements de situations dignes d’un serial, avec des iidées surprenantes que l’on doit à Powell et Pressburger, qui reprirent en main un scénario imparfait que leur avait confié Korda. La trouvaille la plus brillante est d’avoir attribué le premier rôle à un officier de la marine allemande, le capitaine Hardt, chargé d’une mission secrète, qui découvre avec dépit qu’il va devoir jouer aux espions. L’idée le dégoûte tellement qu’il préfère garder son uniforme plutôt que d’endosser des habits civils, au risque d’être facilement repéré par les Ecossais.

Conrad Veidt dans L'Espion noir

Conrad Veidt dans L’Espion noir

Autre idée formidable, le capitaine Hardt est interprété par Conrad Veidt, acteur allemand célèbre pour avoir été Cesare le somnambule assassin du Cabinet du docteur Caligari, réfugié en Angleterre à l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Veidt apporte son imposante stature et ses traits durs à ce personnage aristocratique, qui va tomber amoureux de sa complice, une jeune espionne allemande qui a pris l’identité d’une institutrice. Le film s’amuse des nombreux mensonges et dissimulations des différents protagonistes, le plus étonnant étant le déguisement final de Hardt qui s’enfuira en empruntant la défroque d’un pasteur en tentant désespérément d’assouvir en mer sa vengeance, pour l’honneur de sa patrie et aussi en son nom propre, bafoué dans ses sentiments, faute d’avoir pu réussir sa mission. Excellent film plein de suspens et d’action, doublé d’un inattendu triangle amoureux – l’espionne, le capitaine et le traître, officier anglais alcoolique rallié à l’ennemi –  remarquablement mis en scène, qui confirme la richesse d’une filmographie qui recèle encore bien des surprises pour le cinéphile curieux.

 

Le 49ième Parallèle réalisé et produit par Powell s’inscrit clairement dans la production antinazie de l’époque – le film encourage l’entrée en guerre des Etats-Unis – mais il le fait d’une manière anti conventionnelle.

Eric Portman dans Le 49ième Parallèle

Eric Portman dans Le 49ième Parallèle

Au début de la Seconde Guerre mondiale, un sous-marin allemand est coulé près des côtes canadiennes. S’engage alors une chasse à l’homme et une course poursuite entre les autorités et un groupe de rescapés commandés par le lieutenant nazi Hirth (excellent Eric Portman), le gouvernement canadien mettant tout en oeuvre pour intercepter les intrus avant qu’ils ne puissent rejoindre les Etats-Unis, encore neutres. L’idée géniale du film est de rester avec les fugitifs, de les étudier et de les humaniser et de choisir comme personnage central le redoutable et impitoyable Hirth, froid mécanisme obsédé par sa mission et qui finira seul, le scénario procédant à l’élimination progressive de ses troupes. Powell ausculte les dissensions au sein d’un groupe de soldats allemands obligés de se cacher en territoire ennemi. Il distingue les nazis fanatiques prêts à tuer pour protéger leur progression à l’intérieur du Canada en direction des Etats-Unis y compris parmi leurs propres hommes, et les soldats dont la foi dans la doctrine du IIIème Reich vacille devant la violence de leur chef et au contact des Canadiens.

Le 49ième Parallèle est ainsi constitué, à la manière d’un récit picaresque, de différentes étapes qui correspondent aux personnes rencontrées, prises en otages ou tuées par les Allemands au cours de leur fuite : un trappeur québécois interprété avec beaucoup de fantaisie par un Laurence Olivier à l’accent savoureux, une communauté religieuse germanique implantée au Canada, un milliardaire excentrique américain… Chaque péripétie, chaque nouveau caractère permettent à Powell et Pressburger d’opposer le fanatisme nazi à plusieurs points de vue sur la guerre et le nationalisme. Ce scénario profondément original apporte une dimension philosophique et humaniste à un trépidant récit d’espionnage, et propose un exemple réellement atypique de cinéma de propagande.

Le 49eme Parallèle

Le 49ième Parallèle

A noter que Elysée/Elephant Films édite actuellement, aux côtés de L’Espion noir, plusieurs titres du patrimoine britannique, souvent produits par la London Films de Korda, dans sa collection « Cinéma Master Class. » De belles raretés et quelques grands films sur lesquels nous reviendrons bientôt.

 

 

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