Olivier Père

Shokuzai de Kiyoshi Kurosawa

On peut regretter que Kyioshi Kurosawa, malgré le succès à l’étranger de son chef-d’œuvre Tokyo Sonata ait autant de mal à monter de nouveaux projets pour le cinéma. Tokyo Sonata a en effet été salué comme un grand film mais il n’a pas rencontré le public dans son propre pays, ralentissant la carrière internationale du cinéaste.

On doit cependant se réjouir que ces difficultés n’aient pas empêché Kurosawa de continuer de travailler avec régularité pour la vidéo ou la télévision, réalisant par exemple ce magnifique Shokuzai, et constater que les contraintes d’une série télévisée adaptée d’un best seller très populaire au Japon n’aient en aucune manière entravées le talent et l’ambition d’un auteur habitué à filmer des histoires originales.

Minisérie de cinq épisodes au Japon, Shokuzai a été exploité en salles en France sous la forme de deux longs métrages : « Celles qui voulaient se souvenir » et « Celles qui voulaient oublier. » La saga de K. Kurosawa est désormais disponible en DVD et Blu-ray, depuis le 6 novembre, éditée par Condor. Séance de rattrapage obligatoire à la maison pour ceux qui l’auraient ratée au cinéma.

Dans la cour d’école d’un paisible village japonais, quatre fillettes sont témoins du meurtre d’Emili, leur camarade de classe. Sous le choc, aucune n’est capable de se souvenir de l’assassin. Asako, la mère d’Emili, désespérée de savoir le coupable en liberté, convie les quatre enfants chez elle pour les mettre en garde : si elles ne se rappellent pas du visage du tueur, elles devront faire pénitence toute leur vie. Quinze ans après, que sont-elles devenues ? Sae et Maki veulent se souvenir, les autres ont préféré ou essayent d’oublier.

Adaptation d’un livre de la romancière Minato Kanae, Shokuzai (« pénitence ») propose la synthèse réussie et parfaite de tout le cinéma de Kiyoshi Kurosawa, qui s’empare de cette commande télévisuelle pour en faire une œuvre éminemment personnelle et une leçon de mise en scène supérieure à la grande majorité des films produits pour le grand écran.

Le film commence comme une enquête policière sur un crime atroce. Mais son véritable sujet devient la condition féminine dans le Japon moderne, au travers des portraits de quatre jeunes femmes et de la mère d’Emili, personnage de mélodrame torturé par un deuil impossible et le désir de vengeance. Shokuzai est à sa manière un film de fantôme, genre dans lequel Kurosawa est passé maître, puisque tous les personnages féminins sont hantés par le spectre d’Emili, dont la disparition a profondément infléchi le cours de leur destin. Une vision extrêmement noire de la société japonaise ressort de ce film qui décrit des relations de domination et de manipulation d’une grande perversité.

Shokuzai est constitué de chapitres consacrés à la vie des fillettes devenues des jeunes femmes, et qui ont chacune développé des névroses différentes pour essayer de survivre à ce traumatisme : phobie des hommes, violence ou soumission… Kurosawa dessine des portraits parfois effrayants (l’épisode de la femme poupée, que n’aurait pas renié Buñuel), souvent émouvants et magnifiquement interprétés. Ce dispositif presque théorique nous amène à des révélations finales d’une cruauté insoupçonnable. Kurosawa respecte la matière feuilletonesque et mélodramatique de son matériau littéraire, mais il l’enrichit d’un travail de cinéaste qui laisse toujours planer du mystère et de l’opacité dans ce qu’il transforme en véritable film cerveau.

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On sent l’influence de Richard Fleischer, Robert Wise, Fritz Lang, autant de cinéastes hollywoodiens souvent cités par Kurosawa, cinéaste cinéphile aux confins du classicisme et de la modernité qui n’a jamais caché son admiration pour un film comme L’Etrangleur de Boston, qui partage avec Shokuzai – mais aussi avec Cure – la description clinique d’une enquête policière qui débouche sur l’exploration de la psyché d’un esprit malade.

Depuis Shokuzai  présenté à la Mostra de Venise Kiyoshi Kurosawa a réalisé Real un drame de science-fiction en compétition au Festival de Locarno et Seventh Code un étrange thriller d’espionnage de 60 minutes projeté au Festival de Rome. Avec ces deux films, pas encore vus, Kurosawa semble renouer avec les séries B expérimentales tournées au début de sa carrière, parfois pour la télévision ou le marché vidéo.

En attendant de découvrir ces nouveaux titres, et à l’heure prochaine des bilans annuels, Shokuzai figurera sans aucun doute parmi nos films préférés de 2013, tous genres confondus, confirmant si c’était nécessaire, après Olivier Assayas ou Jane Campion, que les grands cinéastes font du grand cinéma, même à la télévision.

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