Olivier Père

Une chambre en ville de Jacques Demy

Ciné Tamaris ressort demain dans les salles françaises Une chambre en ville de Jacques Demy, en version restaurée. Au sujet de ce beau film maudit, à la gestation longue et compliquée et à l’échec public injuste et cinglant au moment de sa sortie en 1982, voici un extrait du livre « Jacques Demy » (éditions de La Martinière) que nous avons publié en 2010, coécrit avec Marie Colmant et avec la complicité bienveillante de la famille Varda-Demy.

Dominique Sanda et Richard Berry dans Une chambre en ville

Dominique Sanda et Richard Berry dans Une chambre en ville

 

« C’est le projet le plus ancien de Jacques Demy, envisagé dans les années 50 sous la forme d’un roman, puis dans les années 60 sous la forme d’un opéra. Le film connaîtra une gestation longue et difficile émaillée de déceptions (refus de Michel Legrand d’en composer la musique, désistement de Catherine Deneuve et Gérard Depardieu prévus pour les rôles principaux, qui exigèrent de chanter une partition trop difficile pour eux selon le réalisateur – ils seront remplacés par Dominique Sanda et Richard Berry), sans que ces multiples accidents de parcours n’altèrent l’ambition et la réussite magistrales du résultat. Finalement, Une chambre en ville deviendra le film de Jacques Demy le plus proche de l’art lyrique, grâce à la collaboration exceptionnelle avec Michel Colombier. Le cinéaste y réalise un rêve de cinéma comme opéra populaire. Ce terrible récit de passion sur fond de grève est donc un film somme et manifeste, une création unique en son genre. La seule référence possible serait Les Parapluies de Cherbourg, l’autre film entièrement chanté de Demy. Mais le cinéaste refuse de se répéter, de sombrer dans le maniérisme ou l’autocitation. La différence entre les deux films, c’est la volonté de l’auteur de mettre en scène une histoire encore plus tragique, cruelle et violente. Comme si les années passées avaient radicalisé sa vision de l’amour fou et de la société française, avec ses bassesses et ses injustices. Le cinéaste se livre comme jamais, conscient de réaliser le film de sa vie. Le film remonte aux racines de la biographie et de l’œuvre de Jacques Demy : la ville de Nantes, les passions humaines, la tendresse du cinéaste pour le prolétariat, sa fascination pour l’aristocratie, son mépris pour la bourgeoisie. Demy ose mettre en scène la lutte des classes comme on ne l’a jamais fait, touche au génie lorsqu’il fait chanter CRS et ouvriers lors de la séquence inaugurale. Le film est expurgé de la moindre allusion à la comédie musicale hollywoodienne. Une chambre en ville est un film très français, ancré dans une réalité sociale et historique, sans fioritures séduisantes même si la direction artistique est toujours aussi précise et remarquable. L’imaginaire du film, marqué par les thèmes de la rencontre, du hasard et de la révolte, se situe du côté du surréalisme, si important dans les années de formation de Demy. Dans Une chambre en ville, la lecture d’André Breton semble ressurgir en même temps que les souvenirs de l’enfance nantaise du cinéaste, et l’évocation de la jeunesse de son père ouvrier. Brûlant sous son apparente froideur, le film est aussi le seul dans l’œuvre de Demy à accorder une place aussi importante au sexe et à la mort. Le désir physique des deux amants s’oppose à l’impuissance du mari jaloux et dément interprété par Michel Piccoli, proche des cas pathologiques des films de Buñuel, et à la frustration sexuelle de la veuve Langlois, génialement campée par Danielle Darrieux. Quant à la mort, elle unit à jamais le couple scandaleux et marque le film d’une séquence inoubliable, le suicide au rasoir du mari d’Esther. Une chambre en ville s’avère le testament artistique du cinéaste, ses véritables adieux non seulement au cinéma mais aussi à son propre univers esthétique et autobiographique. »

 

Catégories : Non classé

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *