Olivier Père

Mafioso de Alberto Lattuada

Tamasa a l’excellente idée d’éditer un DVD un chef-d’œuvre trop méconnu du cinéma italien : Mafioso (1962) d’Alberto Lattuada, sans doute l’un des meilleurs films consacrés à la mafia sicilienne, sur un ton absolument unique qui mêle comédie noire et histoire criminelle aux confins du fantastique. Comme tous les grands films italiens de l’époque, Mafioso est le résultat d’une association fabuleuse entre différents protagonistes de l’industrie cinématographique. Produit par le nabab italien Dino De Laurentiis, Mafioso conjugue les talents exceptionnels d’Alberto Lattuada, de ses scénaristes Age et Scarpelli, célèbre tandem de la comédie italienne, mais aussi un autre duo remarquable, Rafael Azcona et Marco Ferreri (initialement pressenti pour réaliser le film) ; d’Alberto Sordi, le plus génial et le plus populaire des acteurs de la péninsule, bouffon comique capable d’insuffler du pathétique et même du tragique à ses personnages d’Italiens moyens ; mais également parmi les meilleurs monteurs (Nino Baragli), directeurs de la photographie (Armando Nannunzi) et compositeurs (Piero Piccioni) que comptait le cinéma italien des années 60. Ce dernier en particulier livre une musique virtuose capable de faire basculer en quelques notes la description truculente des mœurs et coutumes siciliennes dans une atmosphère d’horreur et de cauchemar.

Alberto Lattuada est un cinéaste passionnant dont l’éclectisme de la filmographie a pu dérouter la critique et retarder sa prise en considération comme auteur important. Son œuvre reste néanmoins l’une des plus riche du cinéma italien d’après-guerre. Certes inégale, elle recèle de nombreuses pépites dans le registre du calligraphisme ou du néo-réalisme dégradé, de la comédie, du film à grand spectacle, d’aventures historiques ou de l’adaptation littéraire, sans oublier une fin de carrière libertine vouée à l’exploration de l’érotisme et des sujets scabreux. Mais des préoccupations et des thèmes constants parcourent l’œuvre de Lattuada, comme l’aliénation sociale et psychologique que l’on retrouve au cœur de Mafioso, où un Sicilien installé à Milan et de retour dans son village natal en vacances avec sa famille se voit contraint d’obéir aux ordres de la mafia, et de commettre un meurtre dans des circonstances particulièrement imprévisibles, absurdes, voire « kafkaïennes ».

La représentation de la mafia qui plane comme une ombre menaçante sur la population du village est particulièrement originale et insolite, beaucoup plus effrayante que les clichés folkloriques habituels. Comme toujours dans le meilleur cinéma italien, un socle documentaire et sociologique est enrichi par des annotations tour à tour grotesques, satiriques ou fantastiques. Sans renoncer à ses obsessions personnelles (lutte des classes et starlettes en petites tenues), Lattuada a le courage d’aller jusqu’au bout d’un récit terrifiant et d’un pessimisme radical au sein d’un genre populaire par excellence (la comédie « à l’italienne »), sans aucune concession scénaristique pour rassurer le public. Mafioso est un film implacable, d’une noirceur et d’un humour sans précédents, porté par l’interprétation extraordinaire de Sordi qui légitime à lui seul la vision de ce Mafioso à glacer le sang et à mourir de rire.

 

 

 

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