Olivier Père

La trilogie « Paradis » : entretien avec Ulrich Seidl

Quelques semaines après Paradis : amour les deux parties suivantes de la trilogie d’Ulrich Seidl sont sorties hier en France toujours distribuées par Happiness. Paradis : foi (Paradies : Glaube) présenté au Festival de Venise l’année dernière et Paradis : espoir (Paradies : Hoffnung) dont nous avons déjà parlé lors de sa présentation au Festival de Berlin. L’ordre des parties a quelque chose d’arbitraire et on peut voir dans les trois films une déclinaison du même thème, la quête de l’amour et du bonheur, le don de soi qui prend dans le chapitre central la forme d’une adoration absolue et délirante pour le Christ, chez une femme fervente évoluant dans un paysage dépressif de banlieue pavillonnaire, terre d’élection du cinéma de Seidl. Paradis : foi comme la plupart des films de Seidl n’ausculte pas seulement les névroses domestiques et honteuses de la petite bourgeoisie autrichienne, mais aussi son rapport conflictuel et douloureux à l’autre, qu’il soit un membre de la famille (l’ancien mari handicapé de l’héroïne de Paradis : foi qui vient troubler sa solitude) ou un étranger ballotté par les flux migratoires (les voisins musulmans que la dévote tente à tout prix de convertir au catholicisme dans une pathétique croisade, ou la jeune femme russe qu’elle cherche à sauver de la prostitution et de l’alcoolisme.)

A l’occasion de la sortie groupée de Paradis : foi et Paradis : espoir Barbara Fuchs, éditrice Web d’ARTE, nous propose cet entretien inédit avec Ulrich Seidl au sujet de sa remarquable trilogie coproduite par WDR / ZDF / ARTE France Cinéma.

Quand avez-vous décidé de réaliser une trilogie à partir du matériel de votre film Paradis ?

Pendant le tournage déjà, je sentais que c’était envisageable. Mais la décision est tombée bien plus tard, en salle du montage. Après d’interminables tentatives pour réduire la quantité de matériel tourné à un seul film (il y avait 90 heures de rushes au total), nous avons compris que le meilleur résultat, d’un point de vue artistique, serait d’en faire trois films. Mais il a encore fallu convaincre tous les financiers et les coproducteurs.

Est-ce le fruit du hasard si les opus de cette trilogie portent le même titre que le drame Foi, Amour, Espérance (Une petite danse de mort) de l’écrivain Ödön von Horvath ? La pièce de théâtre ne raconte pas la même chose que le film. La seule similitude, ce sont des femmes qui courent après le bonheur…

La foi, l’amour et l’espérance sont les trois vertus chrétiennes les plus essentielles et qui sont les plus familières pour la plupart d’entre nous. Elles me semblaient donc idéales comme titres pour les trois films de Paradis. Les titres ne se réfèrent absolument pas au drame de Ödön von Horvath, même si j’apprécie énormément l’œuvre de Horwath que j’ai dévorée quand j’étais adolescent.

Paradis : amour

Paradis : amour

Paradis : amour

J’ai vu votre film Paradis : amour à Vienne. Dans la salle de cinéma, le public riait de bon cœur à certains moments. En France par contre, les réactions ont été plus réservées et les critiques négatives. Comment vous l’expliquez-vous ? 

Le film a été un succès en salles pas seulement en Autriche, mais aussi en Allemagne, en Suisse, en Pologne, dans les pays nordiques et dans d’autres pays du vieux continent. La France est la seule exception. Mon distributeur mondial, qui est d’ailleurs français, ne se l’explique pas. Pour ce qui est du rire, Paradis : amourne fait pas exception. Dans mes films, il y a toujours de l’humour qui surgit au beau milieu d’une situation tragique, mais c’est une forme d’humour où le rire reste en travers de la gorge. Le rire, c’est quelque chose d’individuel, il reflète toujours la personnalité du spectateur. Certains rient parce qu’ils sont gênés. D’autres, pour surmonter leur irritation. D’autres encore parce qu’ils trouvent ça drôle. Beaucoup de spectateurs sont mécontents d’entendre les autres rire dans la salle.

Paradis : foi

Paradis : foi

Paradis : foi

Radio Maria a vraiment existé. Comment avez-vous présenté votre film à ce radiodiffuseur ? Avez-vous eu des retours de la part de Radio Maria ?

Avant le tournage, j’ai dû passer une audition devant la direction, le responsable des programmes et le rédacteur en chef. Je leur ai raconté l’histoire du film et je leur ai exposé mes intentions. A ce jour, je n’ai pas eu de retours. C’est surtout en Pologne, le pays où cette radio très populaire a été créée, que tous les interviewers cherchaient à me faire parler de ça.

Paradis : espoir

Paradis : espoir

Paradis : espoir

Paradis : espoir devrait théoriquement apporter une lueur d’espoir. Mais les choses ne se passent pas si bien que ça pour Melanie. Comment voyez-vous ce film ? 

Je ne veux pas dicter aux spectateurs ce qu’ils doivent penser d’un film. Il faut qu’ils pensent par eux-mêmes. Je vais donc citer quelques spectateurs qui m’ont dit que pour eux, le message d’espoir du film résidait dans le fait que des jeunes se rebiffent malgré les sanctions qu’ils peuvent encourir. Ils s’opposent à la prison, aux règles du système éducatif des adultes ; ils se sont créés leur univers à eux, un univers secret, au beau milieu du monde des adultes. Personnellement, je trouve que le potentiel d’espérance est plus élevé chez les jeunes que chez les adultes. Mais je trouve aussi que la notion d’espérance peut tout autant s’appliquer aux deux autres films de la trilogie. Même si l’intrigue ne débouche pas sur une note d’espoir, c’est une fin ouverte, et le personnage en question ressort grandi de cette expérience. Tous les personnages de mes films essaient de sortir d’un dilemme, ils sont en quête de bonheur, ils tentent d’éviter l’échec et de garder leur dignité. Ce faisant, ils font des expériences qui sont autant de lueurs d’espoirs.

Dans vos scénarios, il n’y a pas de dialogues, et sur le plateau de tournage, il n’y a pas de scénario, tous les dialogues sont improvisés. Comment faites-vous pour conditionner les acteurs de sorte qu’ils arrivent à dire des choses parfois choquantes ?

Avant le tournage proprement dit, il y a toujours une longue phase préparatoire avec les acteurs, qu’ils soient professionnels ou non. Cela crée une confiance mutuelle, cela leur permet de se pencher sur le film, la méthode de tournage et les rôles. Et nous, ça nous permet de voir si tel ou tel acteur est celui qui convient pour le rôle, comment il peut l’enrichir et ça leur donne aussi une idée de ce qui les attend.

Dans vos films, il est question la plupart du temps de rapports de force, de l’exploitation du corps et des âmes. Est-ce que ce sont les thématiques qui vous fascinent le plus ?

L’important, ce n’est pas la fascination que l’on ressent pour certaines thématiques, mais davantage pour certaines vérités qui marquent notre vie. C’est triste de voir l’exploitation mutuelle au sein d’une relation amoureuse, du mariage, de la famille et des institutions. Dans les scènes de ces films, le but est toujours de faire prendre conscience aux spectateurs de choses qui les concernent eux aussi. Mes films se veulent un miroir de la société, même si on n’aime pas forcément regarder cette vérité en face.

Le mot « provocation » tombe souvent quand on parle de vous. D’origine latine, il signifie « aller de l’avant » (pro) et « inviter à agir » (vocatio). Quelles réactions voulez-vous susciter chez le public ?

C’est exactement ça. Ces réactions peuvent être très différentes : émotion, gêne, colère, indignation, agressivité, assentiment, rires …. Mais au final, elles auront toutes un impact durable. Les spectateurs se poseront des questions. Ils tomberont sur des faits, des situations, dont ils tireront peut-être des conclusions qui seront, on l’espère, un enrichissement pour eux.

Le Festival Diagonale s’est tenu dans la ville de Graz il y a un peu moins d’un mois. Etes-vous allé là-bas ? Comment trouvez-vous les jeunes réalisateurs autrichiens ? Daniel Hoesl a été encensé dans des festivals internationaux. Il a travaillé comme premier assistant réalisateur sur votre trilogie…

L’Autriche est un grand vivier, tant dans le domaine cinématographique que documentaire ou expérimental. Je suis évidemment très content pour Daniel Hoesl qu’il ait percé dès son premier long métrage.

Quel est le dernier film qui vous a touché personnellement ?

Sickfuckpeople, un documentaire du réalisateur ukrainien Jury Rechinsky.

(Propos recueillis et traduits de l’Allemand par Barbara Fuchs)

 

Au sujet de Paradis : amour et Paradis : espoir, on peut également lire nos comptes-rendus écrits au moment des festivals de Cannes et de Berlin :

https://www.arte.tv/sites/olivierpere/2012/05/19/cannes-2012-day-4-paradies-liebe-dulrich-seidl-selection-officielle-en-competition-laurence-anyways-de-xavier-dolan-selection-officielle-un-certain-regard/

https://www.arte.tv/sites/olivierpere/2013/02/09/berlinale-2013-day-2-paradis-espoir-dulrich-seidl-competition/

 

 

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