Olivier Père

Fureur Apache de Robert Aldrich

Fureur Apache (Ulzana’s Raid, 1972) est ressorti hier en copies neuves en salles, distribué par Flach films. L’occasion de saluer l’un des meilleurs titres de Robert Aldrich, signalé par Jacques Lourcelles dans son dictionnaire du cinéma comme « un des rares westerns importants des années 70. »

Après que l’Apache Ulzana s’est évadé d’une réserve, le jeune officier DeBuin (Bruce Davison) se lance à sa recherche. Inexpérimenté, chrétien et idéaliste, DeBuin doit s’opposer au vieil éclaireur désabusé McIntosh (Burt Lancaster) qui n’apprécie pas ses méthodes et un scout indien Ke-Ni-Tai (Jorge Luke) qui possède un lien de parenté avec Ulzana mais obéira aux ordres sans états d’âme.

Des guerriers Apache jouent avec les organes d'un soldat américain fraîchement dépecé.

Des guerriers Apache jouent avec les organes d’un soldat américain fraîchement dépecé.

Il existe évidemment un écho à Bronco Apache, western pro indien réalisé par Aldrich en 1954 dans Fureur Apache. La star Burt Lancaster (également producteur du film) est passé du rôle de l’indien rebelle à celui de guide vieillissant. Une lecture superficielle ou de mauvaise foi a longtemps fait passer Fureur Apache pour un film fasciste et raciste, sous prétexte qu’on y montrait les actes de torture commis par les Apaches lors de leur raid sur les soldats, les fermiers et leur famille. C’est tout le contraire. D’abord Aldrich a toujours été de gauche, et ses convictions politiques se sont même radicalisées vers la fin de sa vie, avec un soupçon d’anarchisme, et c’est visible dans ses films les plus personnels. Ensuite Fureur Apache aborde le problème des raids indiens avec beaucoup plus de sérieux et d’intelligence que des titres prétendument antiracistes comme Little Big Man d’Arthur Penn. Avec le souci de réalisme et de véracité historique, Fureur Apache est un film qui ose proposer une réflexion sur la barbarie et la différence entre les Indiens et les Blancs. Le film d’Aldrich se déroule quelques années avant la disparition totale des Apaches, victime d’un véritable génocide. Le raid d’Ulzana apparaît comme un ultime sursaut, sauvage et désespérée pour démontrer une dernière fois à l’ennemi la supériorité du peuple Apache, des guerriers aussi invisibles qu’invincibles. Ulzana et ses hommes préfèrent se suicider dans une ivresse sanglante plutôt que de subir jusqu’à la mort l’humiliation des camps. Le film est un extraordinaire précis des techniques de guérilla des Apaches, capables de survivre et de se battre dans des conditions extrêmes, mais aussi de leur psychologie et de leurs croyances de combattants. Aldrich ne cache rien de l’horreur des meurtres et des viols, mais sans aucune complaisance puisque sa démarche est de tout expliquer, même l’inacceptable du point de vue de la civilisation occidentale et chrétienne. Aldrich ne légitime pas la barbarie d’Ulzana, mais il la contextualise. Il est évident qu’Aldrich souffre avec ses personnages de la situation d’impasse que décrit le film, conséquence directe de  la politique indienne des Etats-Unis, qui conduisit à l’extermination ou à l’asservissement des nombreuses tribus qui peuplaient le continent, par des mesures militaires ou économiques, et à l’extinction de cultures ancestrales. Fureur Apache est un grand western critique et politique.

C’est aussi un film sur la fascination de l’autre, de l’ennemi, du sauvage. Fureur Apache n’occulte jamais le mélange de haine, de peur, d’incompréhension et d’admiration qui caractérise la relation de DeBuin et même McIntosh avec Ulzana.

La mort au bout du chemin

La mort au bout du chemin

A l’époque du tournage du film la guerre du Viêt-Nam fait rage, Fureur Apache fut comme d’autres titres assimilé à cette tendance du cinéma hollywoodien à parler du conflit vietnamien de manière contournée à travers des récits historiques ou des films de genre. C’est moins évident dans le cas du film d’Aldrich que dans celui de Little Big Man ou Soldat bleu (Soldier Blue, 1970). Le western révisionniste de Ralph Nelson transposait le massacre de My Lai (plus de 300 civils vietnamiens exécutés par une unité américaine en 1968) dans un village indien, les soldats américains se livrant à des actes de barbarie sur les habitants, femmes vieillards et enfants. Procédé qui fit passer Soldat bleu pour un film de gauche alors qu’il exploitait une réel crime de guerre à des fins spectaculaires et racoleuses, avec malhonnêteté intellectuelle et un mépris de la réalité historique. Pourquoi affliger la cavalerie des atrocités perpétrées par les soldats américains au Viêt-Nam ?

Fureur Apache ne tombe pas dans ce travers, ne se donne pas bonne conscience et se permet de placer le spectateur dans une position très inconfortable. Cela ne sera pas pardonné à Aldrich et son film sera un échec critique et commercial. Nous l’avons vu plusieurs fois et il nous apparaît toujours aussi admirable, tandis que les deux autres westerns précédemment cités ont beaucoup et mal vieilli.

L’essai de William Bourton  récemment publié au PUF sur Robert Aldrich nous apprend que Fureur Apache fut d’abord proposé à Sam Peckinpah avant que Robert Aldrich en hérite (la même situation se reproduira avec L’Empereur du nord). Le livre de Bourton nous rappelle aussi que la carrière d’Aldrich fut jonchée de graves échecs commerciaux et critiques, du moins aux Etats-Unis, connaissait beaucoup plus de bas que de hauts. Les seuls véritables triomphes d’Aldrich au box office furent Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? et Les Douze Salopards. C’est peu pour quelqu’un qui a réalisé 28 films. Les titres qui assirent très tôt sa réputation déclenchèrent la curiosité et l’admiration des cinéphiles (En quatrième vitesse, Bronco Apache, Le Grand Couteau, Attaque !) connurent surtout un succès d’estime en Europe où ils furent primés dans les festivals, mais impressionnèrent plutôt négativement l’industrie hollywoodienne : trop violents, trop excessifs, trop mal élevés, trop sarcastiques, trop irrévérencieux et critiques envers les mythologies, l’histoire et les institutions américaines.

L’étoile d’Aldrich va pâlir dans les années 60 à cause de commandes malheureuses qui donnèrent de lui l’image d’un réalisateur cynique, racoleur et bassement commercial. Malgré de réels passages à vide, la carrière d’Aldrich nous semble passionnante sur la longueur, surtout à partir de la fin des années 60 où il se permet d’aborder plus frontalement des questions politiques et morales et de poser un regard sans complaisance sur l’Amérique, avec une maîtrise souveraine de son style. Nous aurons l’occasion de revenir sur le cas Aldrich avec l’exhumation prochaine et bienvenue de la version « director’s cut » de L’Ultimatum des trois mercenaires, en salles et en Blu-ray.

 

 

 

 

 

 

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