Olivier Père

Damiano Damiani (1922-2013)

Le réalisateur italien Damiano Damiani est décédé jeudi 7 mars à l’âge de 90 ans. Damiani avait réalisé son premier film en 1960, Jeux précoces (Il rossetto). Il était partisan d’un cinéma social et engagé, porteur d’un regard critique sur la société italienne. Cependant Damiani n’était ni Bellocchio ni Pasolini. A la fin des années 60 Damiani et d’autres cinéastes engagés s’aventurent dans des entreprises ouvertement commerciales mais néanmoins porteuses d’un message politique sans ambiguïté, solidaire de la ligne du Parti Communiste italien. Comme ses collègues Carlo Lizzani ou Giuliano Montaldo, Damiano Damiani a pratiqué le grand écart entre des œuvres personnelles à l’audience souvent confidentielle, des « films d’auteur » assez putassiers ou opportunistes et des commandes purement alimentaires. Les plus belles réussites de Damiani se situent d’ailleurs à mi-chemin du cinéma politique et du film de genre, symptomatiques de la porosité esthétique et idéologique qui régnait dans les studios italiens dans les années 60 et 70. Ainsi Damiani débute-t-il sa carrière par une série d’honorables drames psychologiques pseudo antonioniens dont une adaptation d’Alberto Moravia un peu « olé olé » pour l’époque (L’Ennui, 1963). Mais tout ceci reste anecdotique. S’il y a un film de Damiano Damiani qui est entré dans la légende, et dont la popularité – méritée – ne s’est jamais démentie, c’est bien El chuncho (Quien sabe ?, 1966). Damiani devient avec ce western situé durant la révolution mexicaine le plus commercial des cinéastes engagés et le plus engagé des cinéastes commerciaux.

Le western révolutionnaire est une catégorie remarquable du western transalpin qui connut un âge d’or entre 1966 et 1968 et accueillit en son sein quelques-unes des meilleures réussites de la « fiction de gauche » italienne, bien plus efficace lorsqu’elle subvertit le cinéma de genre que lorsqu’elle produit des pensums ou des films de prestige pontifiants et académiques.

El chuncho

El chuncho : la première séquence.

El chuncho compte parmi les classiques du western italien aux côtés des plus grands films de Leone, Corbucci et Sollima. Le film propose une astucieuse parabole sur l’interventionnisme de la CIA en Amérique Latine dans les années 60. Un tueur à gages américain infiltre une bande de hors-la-loi mexicain dans le but de rejoindre les troupes d’un général rebelle et de l’assassiner. El chuncho joue sur l’antagonisme nord/sud à travers l’histoire d’une amitié/trahison entre un jeune Américain cynique et un Mexicain inculte et brutal, qui finira par acquérir une conscience morale et politique. Entouré de deux cabotins, Gian Maria Volonté en grande forme et Klaus Kinski dans le rôle d’un moine révolutionnaire, Lou Castel (transfuge du cinéma politique de Bellocchio) se livre à l’une de ses interprétations les plus fascinantes en énigmatique tueur blond, dont le visage angélique le fait surnommer « Niño » par les bandits mexicains.

Une distribution parfaite, un scénario didactique de Franco Solinas et la musique de Bacalov font de El chuncho un film extraordinairement réussi. La mise en scène lyrique et formaliste de Damiani se souvient de l’aventure mexicaine d’Eisenstein. Le film se termine avec Volonté hurlant « n’achète pas du pain, achète de la dynamite ! » Fassbinder dira souvent que c’est en sortant de la projection de El chuncho qu’il décida de devenir cinéaste.

Damiani continuera dans cette voie en adaptant la « fiction de gauche » à la sauce roman photo, historique ou policière. Damiani deviendra ainsi un spécialiste du « mafia movie », sous-genre du cinéma policier italien qui dénonce la violence et les coutumes de la maffia en Sicile, dans un style mêlant néoréalisme dégradé, mélodrame et convention du film noir. La mafia fait la loi (1968) appartient à la tradition des chroniques sur les crimes d’honneur dans la Sicile rurale. C’est un film sobre et réussi qui bénéficie de l’interprétation de Claudia Cardinale, Lee J. Cobb, Serge Reggiani et Franco Nero. C’est surtout une solide adaptation d’un excellent roman de l’écrivain communiste et sicilien Leonardo Sciascia, « Il giorno della civetta ». Seule contre la maffia (La moglie più bella, 1970) est un autre drame sicilien avec un point de vue féministe et le premier long métrage d’Ornella Muti à l’occasion duquel le cinéaste baptise la jeune romaine Francesca Romana Rivelli de son nom d’artiste. Ornella a alors quinze ans et elle est belle à damner un saint.

Nous sommes tous en liberté provisoire

Nous sommes tous en liberté provisoire

Les autres films criminels de Damiani dénoncent la condition pénitentiaire (Nous sommes tous en liberté provisoire, 1971) ou la corruption de la police et de la justice (Confession d’un commissaire de police au procureur de la république, 1971 ; Perché si uccide un magistrato ?, 1975 ; Un juge en danger, 1977). En contempteur des institutions italiennes Damiani marche alors sur les traces de Francesco Rosi ou Elio Petri, dans un style plus sobre, modeste et réaliste. Le dernier très bon film que j’ai vu de lui est le thriller politique Goodbye e amen (1978) avec comme d’habitude une distribution qui mélange acteurs italiens et américains comme cela se pratiquait à l’époque pour assurer aux productions européennes une carrière internationale.

Faute d’avoir pu s’imposer comme un véritable auteur, Damiani a accepté de signer des films indignes de son talent ou hors de ses compétentes. Peu doué pour la comédie Damiani a complètement raté son second western Un génie, deux associés, un cloche produit en 1975 par Sergio Leone dans le but de réitérer le triomphe de Mon nom est personne et d’employer le trio des Valseuses (Depardieu, Dewaere et Miou-Miou) dans un western parodique. L’actrice française sera finalement la seule à figurer au générique du film, entourée de Terence Hill et Robert Charlebois.

Amityville II : le possédé

Amityville II : le possédé

Damiani se tirera mieux d’une expérience encore plus farfelue, la suite du film d’horreur américain Amityville, la maison du diable tournée aux Etats-Unis mais avec une équipe technique en partie italienne (car le film était produit par Dino De Laurentiis.) Amityville II : le possédé (1982) est plus réussi que le film original de Stuart Rosenberg et jouit d’une petite réputation auprès des amateurs de cinéma d’exploitation en raison de sa violence et de ses excès malsains, typiquement transalpins. Mais la part de responsabilité de Damiani dans cette entreprise, malgré ses incontestables qualités professionnelles, est difficile à évaluer. Drôle de filmographie, sans doute encore méconnue, que celle de Damiano Damiani dont les derniers titres ambitieux (Pizza Connection, L’inquiesta) n’ont même pas été distribués en France.

 

Sinon un ami me signale que le compositeur Armando Trovajoli est mort aussi, le 28 février à l’âge de 95 ans. Trovajoli avait composé plus de 200 musiques de films entre 1952 et 2010, essentiellement pour des comédies italiennes, ce qui lui avait permis de travailler avec les plus célèbres réalisateurs de la péninsule (De Sica, Risi, Scola) mais aussi de mettre son talent au service d’une multitude de sympathiques séries B comiques et aussi d’autres genres populaires. Nombreuses de ses B.O. font l’objet d’un culte chez les amateurs d’easy listening mais pas seulement. Il était très apprécié au Japon, la J-Pop des années 90 lui rendait régulièrement hommage m’apprend ce même ami. Un autre artisan du grand cinéma italien qui s’en va.

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