Olivier Père

Tabou de Miguel Gomes

Tabou de Miguel Gomes sort demain, le 5 décembre, distribué par Shellac (comme les précédents films du cinéaste, La gueule que tu mérites et Ce cher mois d’août, remarquable fidélité de ce distributeur qui est également le coproducteur français du film) et coproduit par ZDF Arte avec des producteurs allemands parmi lesquels la cinéaste Maren Ade, et les habituels producteur portugais de Miguel Gomes, Luis Urbano et Carlos Aguilar (O Some e a Furia). C’est l’un des plus beaux films de 2012, sinon le plus beau.

Tabou

Tabou

Miguel Gomes est l’un des cinéastes que j’admire et que j’aime le plus, comme personne et comme artiste (en général, les deux sont indissociables.) J’ai rencontré Miguel Gomes (né en 1972 à Lisbonne) à quelques semaines d’intervalles de son deuxième film, Ce cher mois d’août (Aquele Querido Mês de Agosto), présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en 2008. J’avais découvert et aimé son film à Paris, en ne connaissait son auteur que de réputation et sans avoir encore vu ses travaux précédents. Je me souviendrai toujours de notre première poignée de mains devant la Malmaison, où le dandy lisboète en a profité pour m’expliquer comment prononcer correctement son patronyme ; du soir de la projection officielle où il m’avait offert une bouteille de porto sur scène ; des beaux moments nocturnes, alcoolisés et heureux passés ensemble à parler de son cinéma et de celui des autres (Miguel Gomes est un inconditionnel de Wes Anderson) à la suite de l’accueil triomphal rencontré par son film sur la Croisette. Ce sont parmi mes meilleurs souvenirs de délégué général, mais aussi de cinéphile et de spectateur. Autant dire d’homme, tout simplement. Depuis cette mémorable 40ème édition de la Quinzaine des Réalisateurs, c’est toujours un plaisir de le retrouver aux quatre coins du monde au hasard des voyages et des festivals.

Ce cher mois d'août

Ce cher mois d’août

Petit retour en arrière, et invitation aux retardataires à découvrir un chef-d’œuvre. Ce cher mois d’août est un film immense, aux dimensions cosmiques, qui aborde une multitude de sujets et raconte beaucoup d’histoires mais ne parle pourtant que d’une seule chose : la vie. On pense aux chefs-d’œuvre hédonistes de Jean Renoir, dont Miguel Gomes après Jacques Rozier et quelques autres est un possible nouvel héritier. Gomes parvient à construire un film très structuré capable d’accueillir dans son dispositif de mise en scène l’inattendu, l’accidentel, l’humain tout simplement. Si l’on en croit Gomes et son équipe, le film qui a dû faire face à tout ce qui peut arriver de pire sur un tournage : problèmes de distribution, manque de financements, soutiens qui disparaissent… Le tournage s’est déroulé en deux temps. En 2006, Gomes part avec une équipe réduite et une caméra 16mm et commence à tourner au cœur du Portugal montagnard. Bientôt rien de ne se passe comme prévu et le film s’arrête, faute d’argent. Entre-temps, des financements arrivent et permettent de reprendre le tournage du film dans des conditions un peu plus normales un an plus tard. Ces différents niveaux de tournage et de scénario apparaissent finalement dans Ce cher mois d’août : le documentaire sur une région et ses habitants, le mélodrame (au sens strict, donc en chansons) sur des histoires de familles et d’amour impossible, et la partie comique du film dans le film. Le résultat est magnifique, nourri à la fois par les aventures de son tournage et la réflexion artistique de Gomes, qui organise de manière très subtile le glissement progressif du documentaire vers la fiction. Le tournage du film s’est transformé en aventure collective, prenant des allures de « film communiste » selon les mots du réalisateur.

Quatre ans plus tard, Miguel Gomes revient avec un film très attendu qui ne déçoit en rien les attentes légitimes, et élargit le cercle de ses admirateurs : Tabou (Tabu en version originale), nouveau mélodrame et nouvelle aventure cinématographique, africaine cette fois.

C’était le premier chef-d’œuvre de l’année 2012 puisqu’il a été révélé en février lors du Festival de Berlin, où il a été scandaleusement – mais c’était hélas prévisible – oublié par le jury avec un simple prix de consolation. C’est aussi le dernier puisqu’il sort dans les salles françaises le 5 décembre.

Tabou est ce que les anglo-saxons appellent un classique instantané (un classique à la fois moderne et primitif, évidemment) et apporte une preuve éclatante que Miguel Gomes, après La gueule que tu mérites et Ce cher mois d’août, est l’un des meilleurs cinéastes contemporains.

Tabou

Tabou

De quoi parle Tabou ? De la vie d’une femme, tout simplement, racontée sur un mode totalement nouveau qui convoque à la fois la poésie, la littérature et le cinéma muet. Malgré son titre murnalien (le film devait à l’origine s’intituler « Aurora », du nom de son héroïne, mais le cinéaste roumain Christi Puiu a eu la même idée et a tourné son film avant lui), Tabou n’est pas un film de références cinéphiles, un pastiche ou un hommage, mais plutôt un film qui retrouve les origines du cinéma, les émotions et les surprises que pouvaient procurer aux premiers spectateurs les images projetées sur un écran blanc. Un film élémentaire, tourné en noir et blanc, en 35 et en 16mm, qui nettoie les yeux. Là où Tabou est frère des films de Murnau, mais aussi de Mizoguchi ou de Renoir (autant dire les plus grands) mais aussi du cinéma américain classique (période muette et début du parlant, Borzage, Walsh, De Mille), c’est dans la façon où il accède à une forme de pureté absolue dans le brassage d’une matière, artistique et vivante, très hétérogène, faite de ruptures de ton et de mélange de genre. C’était déjà le cas de La Gueule que tu mérites (film coupé en deux) et Ce cher mois d’août (film monde entre fiction, essai et documentaire). Dans Tabou, le monde devient cosmos, et c’est l’espace et le temps qui se mêlent pour une sublime histoire d’amour impossible qui avance longtemps cachée – le film est absolument imprévisible, délivrant merveilles après merveilles – avant de s’épanouir dans la dernière partie du film. Tout est dans Tabou. Passé et présent, Portugal et Afrique, slapstick et mélodrame, vie et mort, hommes et animaux, serviteurs et maîtres, silences et chansons sont les ingrédients d’un poème d’images et de sons qui ressuscite avec beaucoup de mélancolie un monde éteint, un âge d’or, un paradis perdu, qui fait rire et pleurer à cause de ses péripéties mais aussi parce qu’on a le sentiment pendant la projection d’assister à un miracle égaré dans une époque qui ne le mérite pas. Rares sont les films qui donnent l’impression de réinventer le cinéma, de nous offrir une expérience inoubliable, où tout est grâce. Tabou est de ces films.

A noter que la sortie du film s’accompagne d’un livre d’entretiens menés par Cyril Neyrat avec Miguel Gomes publié aux éditions Independencia, « Au pied du mont Tabou ». L’occasion de goûter à l’intelligence et à l’humour des propos de Miguel Gomes, de prolonger la rêverie éveillée à laquelle nous invite son film, et de saluer la pertinence de la préface de Cyril Neyrat qui souligne l’importance et la beauté de Tabou et du cinéma de Miguel Gomes, capable d’une « innocence critique. »

Miguel Gomes et l'ingénieur du son Vasco Pimentel sur le tournage de Tabou au Mozambique

Miguel Gomes et l’ingénieur du son Vasco Pimentel sur le tournage de Tabou au Mozambique

 

 

 

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