Né sous la plume de l’écrivain irlandais Bram Stoker, Dracula hante nos imaginaires depuis plus d’un siècle. Mais derrière le mythe se cache un prince roumain qui a fait trembler l’Europe en son temps : Vlad III, prince de Valachie, également connu en son temps comme Vlad Tepes ("l’empaleur"). Au XVe siècle, la Valachie est le dernier bouclier de la chrétienté face aux musulmans, et subit les assauts répétés des troupes ottomanes. En 1442, pour garder son trône, le père de Vlad doit payer un lourd tribut et laisser son plus jeune fils en otage : Vlad, alors âgé d’environ 12 ans, rejoint les geôles du sultan Mourad II. Vlad détenu, son père a les mains liées. Alors que l’Occident compte sur les troupes de Valachie pour stopper les Ottomans, il n’agit pas. Il sera assassiné. Quand Vlad, libéré, réussit à reprendre le trône en 1456, il massacre aussitôt les grands seigneurs valaques qui ont participé à l’exécution de son père et de son frère aîné. Sa signature : l’empalement. Après l’appel à la croisade du pape Pie II – auquel il est le seul à répondre –, dans le sillage de la chute de Constantinople, c’est aussi par la terreur qu’il parvient à repousser l’ennemi : en 1462, les troupes de Mehmet II, pourtant supérieures en nombre, reculent devant l’effroyable forêt de corps empalés qu’il a dressée sur leur route... Quelques mois plus tard, le souverain roumain est pourtant accusé de trahison et capturé par le roi de Hongrie Matthias Corvin, qui contribue à diffuser sa légende noire…
Nouvel imaginaire
Grâce à la récente invention de l’imprimerie, les récits, plus ou moins amplifiés, de ses crimes se propagent jusqu’à l’ouest du continent où ils servent de support à un nouvel imaginaire qui perdurera pendant des siècles : les territoires de l’Est sont désormais perçus comme un monde de superstitions et de barbarie auquel il est légitime de tourner le dos. En compagnie de chercheurs du projet "Corpus Draculianum", ce documentaire, illustré de séquences rougeoyantes réalisées en rotoscopie, de représentations iconographiques et de cartes animées, part sur les traces du véritable Dracula. Ce surnom, qui renvoie au départ au dragon, l’emblème de son père, se teinte d’une connotation diabolique à mesure que le prince exerce sa cruauté. Comme s’il était encore chargé de cette puissance, c’est ce nom qui attirera l’œil de Bram Stocker des siècles plus tard. L'écrivain récupèrera aussi le sombre imaginaire associé aux régions de l’est de l’Europe... Des forêts profondes de Transylvanie au Vatican, des sources historiques à sa résurrection littéraire – ou en héros national dans la Roumanie de Nicolae Ceausescu –, une plongée dans la vie violente de ce prince des ténèbres, personnage crucial de l’histoire politique, culturelle et religieuse européenne, à la charnière de l’Occident chrétien et de l’Orient musulman, du Moyen Âge et de la Renaissance.