Après dix ans d'absence, l'anthropologue documentariste Marianne Chaud retrouve au Zanskar, son terrain d'études dans l'Himalaya indien, la microsociété paysanne au centre de ses précédents films (dont Himalaya, le chemin du ciel, nommé aux César en 2010). À plus de 4 000 mètres d'altitude, la haute vallée de la Lungnak, l'une des plus isolées de cette contrée enclavée, est en plein bouleversement : sous l'égide de l'armée indienne, qui veut ainsi accéder plus vite à la frontière pakistanaise, une grande route, la "Zanskar Highway", y est en cours de construction. Marianne Chaud suit d'anciens paysans, hommes et femmes dont elle a filmé le quotidien en autarcie, qui ont rejoint sur le chantier une main-d'œuvre exploitée, charriant des pierres toute la journée pour un maigre salaire. Loquace, le vieux Tsetan partage sans nostalgie ses souvenirs d'un mode de vie ancestral synonyme pour lui de liberté, mais aussi de privations. Sa fille Dholma et son fils Nizang, eux, espèrent ainsi offrir à leurs enfants une éducation dans laquelle ils voient le gage d'une vie meilleure. La réalisatrice parle couramment la langue de la vallée, et la parole circule en confiance entre elle et ses interlocuteurs, tiraillés entre des désirs contradictoires : préserver leurs coutumes et leur terre, ou bénéficier du changement.
La fin d’un monde
Témoin du basculement en cours, Marianne Chaud capte avec autant de tendresse que de finesse ce moment charnière où l’isolement de jadis appartient déjà au passé, mais où la vallée commence à peine à s'entrouvrir, tandis que la route grignote peu à peu ses paysages à couper le souffle. Comme dans ses précédents documentaires, elle nous immerge dans le quotidien des villageois, filmant le travail des champs, qui persiste, avec ses gestes répétés et sa solidarité dans le labeur commun, et les corps courbés par la fatigue dans la poussière du chantier. Grâce à l'intimité du lien créé avec celles et ceux qu'elle filme, son regard restitue un moment de transition poignant, comme suspendu dans le temps, faisant ressentir de l'intérieur ce qui se joue pour les habitants de la vallée.