Olivier Père

Cannes 2021 Jour 10 : Titane de Julia Ducournau (compétition)

Le titre du second long métrage de Julia Ducournau, Titane, renvoie autant au métal blanc qui se trouve dans la tête de la petite Alexia après son accident de voiture qu’aux Titans, ces divinités primordiales de la mythologie grecque, géants qui ont précédé les dieux de l’Olympe. Alexia (la révélation Agathe Rousselle) et Vincent (Vincent Lindon dans une composition inédite) nous sont présentés par la réalisatrice comme des êtres transhumains, voire surhumains, aux corps et aux identités modifiés par diverses expériences-limites qui échappent à la raison. Le terme « cinéma de genre » peut s’entendre de deux manières différentes dans Titane : Genre et Gender. Il n’y a aucune pertinence à envisager le film de Julia Ducournau comme un nouvel avatar du cinéma fantastique francophone, tant Titane s’émancipe de toutes les règles. Il y a certes des éléments empruntés au « body horror », mais ce détour par le « gore » permet à la cinéaste de questionner l’identité physique et sexuelle de ses personnages, qui évolue tout au long du film. La métamorphose, qui est un thème majeur du cinéma depuis ses origines, est réinterprété dans Titane de manière très contemporaine, par le prisme de la fluidité sexuelle, et du dépassement des limites corporelles. Le film est travaillé par des obsessions personnelles mais il est aussi traversé par les préoccupations de l’époque. Ducournau pose un regard amoureux sur la monstruosité, avec tout ce qu’elle comporte de fascination et de répulsion, mais aussi d’espoir et d’invention. Son ambition vise à repousser les limites de la crédibilité et donc de l’imagination pour s’aventurer vers des territoires inexplorés, sur le plan du récit et de la représentation. Titane est une manifestation flamboyante de film-mutant, dont la forme est en perpétuelle évolution, au même titre que celle de ses deux protagonistes. Dans un film qui montre le corps dans tous ses états, les nombreuses séquences de danse expriment une forme de joie et de plaisir, à l’inverse de la douleur provoquée par la drogue, les transformations physiques et la violence. Le cœur de Titane ne concerne pas la relation femme-machine, ou humain-voiture, qui est plutôt un point de départ, mais la rencontre entre une femme-enfant psychopathe et un père de substitution, lui-même hanté par le fantôme d’un fils disparu. C’est le choc de deux folies, de deux solitudes et la naissance de l’amour que raconte le film. Au-delà de sa noirceur, Titane est l’histoire d’un itinéraire tortueux vers la réconciliation et la liberté. Sa conclusion laisse entrevoir la possibilité d’une utopie sentimentale et familiale, marquée par l’abolissement des lois sociales et morales et des frontières corporelles et sexuelles.  

 

Sortie le 14 juillet, distribué par Diaphana.

Agathe Rousselle © Bertrand Noël

Agathe Rousselle © Bertrand Noël

 

 

 

 

Catégories : Actualités · Coproductions

11 commentaires

  1. damien dit :

    Cher Olivier,
    Pas encore eu la possibilité de voir « Titane ». Dans votre analyse, vous écrivez « La métamorphose, qui est un thème majeur du cinéma depuis ses origines, est réinterprété dans Titane de manière très contemporaine, par le prisme de la fluidité sexuelle, et du dépassement des limites corporelles. »
    Pouvez-vous citer quelques films marquants qui illustrent, pour vous, ce thème majeur du cinéma qu’est la métamorphose ?
    Je trouve qu’il y a un changement entre ce qui se faisait dans le passé où l’humain se transformait essentiellement en animal tueur comme dans « la féline », « la mouche » et tous les films de loups-garous…et aujourd’hui, avec la prédominance de la transformation de l’humain en un humain tueur (nombreux films sur les zombies actuellement)
    Comment expliquez-vous ce phénomème sur les films de zombies ? Ils sont partout au cinéma et dans les jeux vidéos.
    Est-ce la simple satisfaction du désir morbide du spectateur de voir des meurtres d’autres êtres humains comme dans « Retour à zombieland » que je viens de voir ? (mis à part ça le scénario est très léger)

  2. Ballantrae dit :

    Le sentiment de déception domine à hauteur d’une attente sûrement trop grande.
    N’est pas Cronenberg ( versant chairs mutantes) ou Lynch ( recit schizophrène) qui veut…
    On sent que le film est pensé en moments, en scènes et non selon un continuum organique cohérent.
    Il aurait été intéressant de ne pas s’en tenir à des intentions de synopsis mais à leur actualisation decantee pour le grand écran.
    Reste un certain talent pour créer des ambiances, des sensations.
    J’aurais aimé aimer mais le miracle ne s’est pas produit.
    A Roussel et V Lindon se mettent pourtant sacrément en danger et donnent tout. Leur prestation me semble bien plus absolue que le film auquel ils l’offrent.
    Annette pour l’instant demeure ma Palme d’élection.

  3. Damien dit :

    Cher Olivier,
    Je viens de voir « Titane ». J’avais peur d’être déçu comme pour le film sur les sauterelles (« La nuée »)… mais pas du tout.
    Grand film ce Titane !
    Sur la forme, cette réalisatrice connait ses classiques comme sa poche. Certains citent Cronenberg et Lynch… ils y sont bien sûr. Mais j’y vois plus du Kubrick avec les longs plans séquences et surtout la caméra au sol qui filme en contre plongée à de nombreuses reprises façon « orange mécanique ».
    Sur le fond, à chaud, après un premier visionnage, je pense que cette jeune femme (le personnage dans le film) semble rejeter la sexualité et surtout ne veut pas être un simple objet de désir masculin, comme peut l’être une voiture. C’est la différence avec « Crash » de Cronenberg où les femmes se soumettent au désir masculin. Dans « Titane », il y a un rejet du masculin qui est incapable d’aimer mis à part pour obtenir de la sexualité. Son père lui refuse un amour paternel. Elle recherche l’amour des hommes sans la sexualité. Elle voudrait qu’un homme l’aime comme il aime sa voiture. Pour elle, la voiture est ce qu’elle veut symboliquement devenir. Une icône. Une déesse intouchable. L’accouplement avec la voiture a pour moi ce sens. Une fusion pour se transformer en elle. Mais cette transformation ne se produit pas sur elle. Il faut attendre la génération suivante pour que les femmes ne soient plus des objets sexuels masculins. Au début du film, la femme et son corps sont conditionnés, endoctrinés, soumis, dénudés, sexualisés pour servir à la vente de voitures auprès d’un public masculin.
    On retrouve une scène similaire dans l’univers masculin de la caserne de pompiers quand Alexia qui est devenu Adrien se retrouve à danser sur un camion. Poussé par les hommes, l’endoctrinement auquel elle avait échappé en se cachant en homme, refait surface. Elle danse de façon mécanique, sexuelle et soumise pour satisfaire le désir masculin. Comme si une femme, même devenue un homme, ne pouvait se libérer de la domination masculine. L’espoir viendra symboliquement de Vincent Lindon, qui touché par l’amour perdu de son fils disparu, acceptera dans sa vie cet être hybride et donnera naissance à une nouvelle génération de femmes fortifiées capables de s’opposer à la domination masculine.
    C’est donc pour moi, en plus de ses qualités formelles, un film qui est engagé. C’est pour cela qu’il restera dans l’histoire du cinéma car la forme est au service d’un fond intimement lié à notre époque.
    Avez-vous, Olivier, une analyse qui partage quelques points communs avec la mienne ?
    Cordialement

  4. damien dit :

    Arte devrait investir dans un système d’intelligence artificielle qui répondrait automatiquement aux commentaires laissés par les internautes qui suivent votre blog. Ce serait plus respectueux pour les gueux que nous sommes…

    • Olivier Père dit :

      Le film est conçu pour accueillir plusieurs interprétations, j’en ai déjà parlé (des miennes) dans cet entretien avec Julia Ducournau

      Le titre de votre film, Titane, sonne comme une version féminisée des Titans, ces divinités primordiales de la mythologie grecque, géants qui ont précédé les dieux de l’Olympe.
      C’est exactement à cela que j’ai pensé en inventant ces personnages et en appelant le film Titane. Le titre est venu au tout début du processus d’écriture. J’ai pensé à la naissance d’une humanité qui serait finalement forte de ses tares. C’est important dans le film. Le métal est vécu dans le film comme une anomalie mais cette anomalie peut devenir un atout. Il s’agit en effet de deux cas de transhumanité : Vincent et son corps shooté aux stéroïdes, et Alexia avec son métal dans la tête. J’ai voulu montrer comment de ces deux formes de monstruosité peut naître une humanité qui n’est pas forcément celle qu’on attend, une humanité nouvelle de la même manière que les Titans étaient les enfants d’Ouranos et Gaïa. Ouranos (le ciel) et Gaïa (la terre) m’ont inspiré cette rencontre du métal et du feu, du froid et du chaud qui est présente dans tout le film, notamment à travers sa lumière. Cela en fait, pour moi, un film résolument optimiste.
      Le film mélange beaucoup de choses et il offre au moins deux acceptations du mot genre : celle qui désigne l’horreur et le fantastique au cinéma, mais aussi la notion de « gender » puisqu’il y est question de fluidité sexuelle et de transformation physique.
      Avec Grave, j’avais déjà commencé à s’intéresser au jeu sur les différentes identités d’un film évolutif qui mue en même temps que ses personnages. C’est une démarche que j’ai radicalisée dans Titane, de sorte à réaliser un film qui soit aussi libre et indéfinissable que son personnage principal. Je poursuis une réflexion sur le genre. Pendant tout le film je n’essaie pas de brouiller le genre, mais les stéréotypes de genre avec lesquels je joue beaucoup. Il y a deux énormes stéréotypes dans le film : l’hyperféminité qui est représentée dans le salon auto au début ; une féminité sursexualisée, suriconisée, boursouflée, qui correspond à un faux idéal que j’appelle un leurre, et la masculinité survirile dans la caserne de pompiers avec ses muscles, ses charges de testostérone qui renvoient à un autre stéréotype que j’essaie de féminiser avec la lumière et les jeux sur les couleurs, pour aboutir à une forme de douceur qu’on ne trouve pas du côté d’Alexia, qui correspond au monde de la violence et de la pulsion de mort. Du côté des hommes on est dans quelque chose de plus rond et de totalement fantasmatique. Le personnage de Vincent est incroyablement obsessionnel, alors que du côté d’Alexia il n’y a que la mort. C’est pour cela que j’ai privilégié, le métal, les lumières froides dans la première partie puis les couleurs chaudes chez les pompiers. Le personnage d’Alexia se balade entre ces deux stéréotypes pour finalement s’en extraire et devenir une créature à part entière qui ne représente qu’elle, au-delà de tout déterminisme de genre, et aussi social ou familial. Mon idée était de faire aller le spectateur vers l’abandon de la pertinence du genre. Ne plus appartenir à une catégorie de genre mais seulement à soi-même, c’est accéder à la liberté.
      La métamorphose, qui est un thème majeur du cinéma, est réinterprété dans Titane de manière ultra contemporaine. J’ai l’impression que le film est travaillé par des obsessions très personnelles mais qu’il est aussi traversé par l’époque dans laquelle nous vivons.
      J’en suis consciente puisque je lis énormément de choses sur la question. On ne peut pas ignorer l’importance de la fluidité aujourd’hui dans le monde dans lequel on vit. Il se trouve que j’ai toujours vu les choses de la sorte. C’est très agréable de sentir qu’on appartient à son époque et qu’on se situe dans une forme de modernité. Quand je suis arrivé à Cannes avec Grave, je m’attendais à ce qu’il soit le seul film sur le cannibalisme. Quand j’ai découvert qu’il y avait trois autres films sur le même thème, j’ai trouvé ça formidable. Ça m’a fait un bien fou de me rendre compte que j’étais au cœur d’un sujet contemporain. J’ai un peu la même impression avec Titane, parce que le film pose des questions très présentes dans la société. Par mon expérience personnelle et par la vision que je me suis forgée au film des années, j’ai toujours vu la mutation et la métamorphose comme des facteurs résolument positifs, et inéluctables. Pour moi la transformation est partout, qu’elle soit naturelle ou pas, et fait partie du cycle de l’humanité. Et l’humanité ne représente qu’un cycle temporaire sur la terre.
      C’est aussi un film sur la monstruosité, avec tout ce qu’elle comporte de fascination et de répulsion, de laideur et de beauté. Aviez-vous l’ambition de repousser les limites de la représentation et de l’imagination et vous aventurer dans des territoires nouveaux ? ou alors de dépasser vos modèles cinématographiques ?
      Je ne pense pas qu’on puisse écrire ou réaliser des films en se comparant à d’autres cinéastes. C’est sans doute la chose la plus castratrice de la planète sur le plan créatif. Je ne peux pas nier mes influences mais y penser pendant l’acte créatif est complètement contre-productif.
      J’aime la monstruosité parce qu’elle n’est pas la norme, tout simplement. Mes films s’attachent à essayer de dérouter les spectateurs de la normativité, pour accepter toutes les dimensions des possibilités humaines. J’aime beaucoup montrer le beau dans le laid, c’est une de mes démarches majeures. A ce niveau-là je ne m’interdis rien, dans la mesure que cela reste à hauteur de personnage. Je ne vais jamais à un endroit qui me ferais jubiler gratuitement. S’il est important que l’on vive avec le personnage quelque chose de violent, je vais le montrer vraiment, comme le vit le personnage, avec la même souffrance, la même douleur, mais je ne vais jamais outrepasser ça, en décidant de m’attarder de manière complaisante juste parce que cela va marcher. C’est tentant pour tout le monde mais j’essaie de ne pas le faire parce que je n’aime pas du tout la gratuité. Quand on manie la violence, la monstruosité, la laideur avec le projet d’en faire quelque chose de beau, il faut rester au diapason de la sensibilité du personnage. C’est le seul moyen de confronter le spectateur à une situation donnée, car si on sombre dans la gratuité cela devient « cartoon » et cela le fait rire. Cela ne veut pas dire que je n’aime pas ça en tant que spectatrice. Mais en tant que cinéaste cela va à l’encontre de tout ce je crois dans la vie.

      Puisqu’on peut parler de film-mutant à propos de Titane, comment avez-vous pensé la forme du film, qui à la manière de ses personnages principaux est en perpétuelle évolution ?
      Le scénario se dépasse à travers la mise en scène qui est une nouvelle écriture du scénario. Le montage est une nouvelle écriture de la mise en scène, au même titre que le travail sur la post-production, l’étalonnage, le son, et évidement la musique qui est une forme d’écriture très puissante. Dans le processus de fabrication, on est toujours dans quelque chose d’évolutif, qui fait perdre au film ses peaux de manière reptilienne. Sur l’écriture pure, il y a eu une version très ancienne en trois chapitres, qui a rapidement été abandonnée. J’ai pris sur moi de n’en avoir plus rien à foutre et de faire exactement ce que je voulais. La volonté de chapitrer le scénario relevait encore de la peur, avec le besoin de maîtriser le discours du film et les effets qu’il allait produire sur le spectateur, en m’assurant que ce serait aussi efficace que Grave avait pu l’être. Mais c’est absurde au stade de l’écriture de se comparer avec un film déjà réalisé. Je suis à la fois très organisée dans ma tête et très instinctive. Quand j’ai lâché le chapitrage, j’ai davantage suivi mon instinct, que ce soit dans l’écriture puis dans la mise en scène et la post-production. C’est à ce moment-là que les choses sont devenues plus organiques au film. J’étais très heureuse d’arriver à des endroits où je ne pensais pas aller mais où les personnages m’avaient conduit.
      Il était important que la danse soit aussi présente dans le film ?
      Oui. Titane est d’abord un film corporel, avec très peu de dialogues. La danse est un dialogue entre les corps, et avec le spectateur. La danse va nous parler et créer une émotion, sans avoir besoin d’expliquer quoi que ce soit. On est pleinement avec le personnage à ce moment-là. Je précise quand même que le film n’est pas une comédie musicale où les personnages se mettent à danser sans raison au milieu d’une scène. C’est toujours amené par le contexte du film. Mais à chaque fois cette danse a une signification précise, et déclenche une étape supplémentaire dans les relations entre les personnages. Cela crée un nouveau lien. Le film montre comment s’extraire d’un monde sans amour, sans humanité où tout n’est que pulsion de mort et de violence, pour créer des liens entre deux personnes qui n’étaient pas déterminées à s’aimer. Ces deux personnes sont enfermées ensemble dans un quasi-huis clos, que je traite de manière très claustrophobe, donc c’est le rapport entre les corps qui doit montrer la voie d’une évolution. Des corps qui se rejettent et se violentent au début et s’embrassent à la fin. J’ai écrit ces scènes de danse dans le scénario de façon très naturelle mais c’est seulement en les filmant que j’ai réalisé à quel point cela allait être important et prégnant dans la relation entre les spectateurs, les personnages et le film. Je m’en suis rendu compte en les voyant sur mon combo et je me suis dit qu’une nouvelle fois le film me dépassait. Et c’était super.
      C’est la rencontre de deux folies, de deux solitudes et la naissance de l’amour que raconte le film.
      J’avais envie de mettre l’amour au centre du film et partir à la recherche de l’inconditionnel, de l’absolu, avec tout ce que cela implique de tabou. Je pense que l’aspect incestueux du film peut être très dérangeant et déclencher un rejet chez certains spectateurs. Mais je ne pouvais pas y échapper puisque je parle d’un amour inconditionnel et mythologique. On n’aime pas l’autre pour ses qualités, ni même pour ce qu’il est, ou ce qu’on aimerait qu’il soit, mais tout simplement parce qu’il est là, et que c’est lui et moi. Et c’est tout. C’est assez inexplicable. Pour arriver à cette épure du sentiment amoureux j’ai dû partir de très bas, avec un lui en roue libre sur son fantasme qui vit hors de la réalité et elle qui n’a jamais su ce qu’était l’amour. Parler de naissance de l’amour cela renvoie aux Titans de la mythologie, à une humanité nouvelle. Quand j’ai écrit le film mon humanité était sans cesse remise en question par le monde très noir dans lequel nous vivions. J’étais devenue très pessimiste. J’avais besoin de penser que nous arrivions à la fin d’un cycle et allions entrer dans un nouveau.
      Au-delà de sa noirceur, le film est l’histoire d’un itinéraire tortueux vers l’amour et la liberté. Il laisse entrevoir la possibilité d’une utopie sentimentale et familiale, marquée par l’abolissement des règles sociales et morales et des frontières physiques ou sexuelles. N’est-ce pas surtout en cela qu’il se rapproche d’un film comme Crash de David Cronenberg ?
      C’est totalement vrai. J’adore Crash et je pense que j’ai fait avec Titane un cheminement inverse. Crash est un film qui ausculte de manière clinique, voire dépèce les sentiments d’un couple, leur rapport au sexe. J’ai essayé avec Titane d’entrer dans la chair, de parler depuis l’intérieur du corps. Le traitement du son suggère cela avec cette impression d’être dans une bulle, dans le corps des victimes quand elles se font tuer ou dans le ventre d’Alexia. Ce qui nous lie Cronenberg et moi c’est la question du regard des personnages et comment elle évolue. Cronenberg dans Crash part d’une très grande distance où le mari et la femme ne se regardent jamais dans les yeux. Titane parle d’une jeune femme qui n’est jamais regardée par ses parents, et cela façonne sa monstruosité. Elle n’a pas de contours et devient aussi monstrueuse sur le plan moral. Le regard de Vincent sur son fils est fantasmatique, faux. Ils vont finalement enlever les couches de leurs regards pour pouvoir enfin voir et transpercer l’autre, se regarder et se montrer vraiment, sans mentir.
      Vous avez écrit Titane en pensant à Vincent Lindon.
      J’ai commencé à écrire des choses en pensant à Vincent Lindon, que je connais depuis longtemps. Il n’avait aucune idée de ce que j’écrivais et m’a dit oui à l’aveugle, après avoir beaucoup aimé Grave. J’ai nourri le personnage de ce que moi je voyais de Vincent, et de ma volonté de le montrer comme je le vois, avec tous ses extrêmes qui m’inspirent beaucoup de compassion et d’amour. C’est quelqu’un de très bouillonnant qui n’est constitué que de contradictions qui cohabitent en permanence. J’ai voulu mettre ça dans le film car j’avais besoin d’aimer le personnage malgré sa grande folie. Vincent Lindon est le garant de l’émotion dans le film parce que dès qu’il apparait au bout de trente minutes de film on peut s’identifier à lui. Il nous apporte une voie vers l’humanité, ce qui n’est pas le cas du personnage d’Alexia. On est seulement dans l’action et dans son corps avec elle, mais on ne peut pas s’identifier à elle. Je lui ai dit assez vite qu’il allait devoir travailler sur son corps pour rendre crédible un personnage qui prend des stéroïdes. J’aime beaucoup les acteurs qui se préparent physiquement pour un rôle car leur corps va être leur meilleur compagnon de jeu. C’est mon côté américain. Agathe Rousselle qui joue Alexia devait apprendre à danser et a travaillé sur son corps mais moins que Vincent, car je savais qu’elle allait avoir des prothèses. Les prothèses sont aussi un compagnon de jeu incroyable elle possèdent une puissance d’invocation sur les acteurs quand ils se voient avec une apparence différente. Je voulais que la même chose se produise avec Vincent. Quand il se regarde dans la glace dans le film il constate qu’il n’a plus le corps de Vincent Lindon.
      Aux côtés de Vincent Lindon, il y a la révélation d’Agathe Rousselle
      J’ai compris très vite qu’on allait devoir chercher parmi des jeunes femmes non-professionnelles car je voulais un visage inconnu. D’abord pour des raisons narratives car il fallait que le spectateur puisse croire aux différentes étapes de la métamorphose d’Alexia sans rien projeter d’autre dedans. L’idée du travestissement ne me mets pas à l’aise du tout. Je veux vraiment qu’on puisse croire à la possibilité d’une humanité fluide. Il fallait que son visage soit androgyne pour pouvoir supporter les diverses transformations, et aussi pour varier suivant les angles de caméra et la lumière. C’est le cas d’Agathe Rousselle qui a un visage vraiment fascinant. Quand j’ai décidé que ce serait elle, nous avons commencé à travailler ensemble, mais le rôle est quasiment muet. On ne pouvait pas trop travailler sur les scènes, même si on a fait des lectures avec Vincent. Non seulement son personnage est muet, mais aussi l’émotion n’arrive que progressivement dans le film et elle n’exprime rien au début, dans une forme de psychopathie. Il fallait quand même qu’elle sache jouer. Je l’ai donc fait travailler sur des dialogues ou des monologues de films que je trouve importants, comme Network de Sidney Lumet ou Twin Peaks de David Lynch, ou la série Killing Eve, pour que je puisse voir l’étendue de ses possibilités. Et je lui ai demandé de faire beaucoup de sport et de danse, pour préparer les chorégraphies du film.

      Quels ont été les défis les plus excitants à relever dans Titane ?

      Tout le film a été très difficile à tourner. Chaque jour il y avait des défis à relever, et de nombreuses difficultés : les prothèses, le feu, la figuration, la machinerie, les décors… parfois tout en même temps. Les choses les plus difficiles à tourner sont aussi pour moi les plus jubilatoires. Titane était dès le départ un film très ambitieux à la mise en scène, à la lumière, au cadre et au jeu. Cela a été un flux continu de sueurs froides mêlées à une liesse collective. On avait tous l’impression de faire quelque chose d’important et de différent. Le premier jour de tournage était le plan-séquence du salon de l’automobile, un défi technique colossal et une scène éprouvante pour Agathe. C’était excitant pour chaque membre de l’équipe. On en est sorti très soudé. On est allé jusqu’à 37 prises, avec au moins 7 ou 8 qui étaient formidables. Ça a lancé le film avec une solidarité folle au sein de l’équipe. Le story-board était nécessaire pour les scènes de feu et la dernière scène pour les prothèses et le bébé. Mais je préfère faire un découpage très précis pour ensuite me laisser aller à l’improvisation sur le plateau sans être stressée, à l’ancienne.
      Après le succès de Grave vous avez reçu plusieurs propositions de films aux États-Unis mais vous avez préféré continuer à travailler en France. Est-ce que Titane aurait pu être tourné en Amérique ?
      En théorie oui, mais je pense que je n’aurais pas pu aller jusqu’au bout de ma pensée. Cela aurait donné un film plus limité, plus manichéen. Le gros avantage de tourner en France est que la vision de l’auteur-réalisateur est respectée. Il n’y a pas de pression, personne ne dit qu’on n’a pas le droit de faire ceci ou cela. Tous les chemins restent ouverts et c’est très agréable. J’aurais sans doute bénéficié d’un budget plus important aux États-Unis, mais à quel prix ?

      Propos recueillis par Olivier Père à Paris le lundi 5 juillet 2021.

  5. Damien dit :

    Merci pour ces informations supplémentaires. Vous évoquez à juste titre avec la réalisatrice « Crash » de Cronenberg. Je viens de voir à l’instant  » Chromosome 3″ de Cronenberg auquel « Titane » fait aussi beaucoup référence, en particulier avec l’accouchement final d’un bébé monstre.
    Sorti en 1979, soit un an avant  » The Shining  » de Kubrick, avec des scènes très proche en particulier la porte de la salle de bain brisée de la même façon dans les deux films. On voit que les cinéastes empruntent beaucoup aux œuvres précédentes…
    Il y a un commentaire sur « Chromosome 3 » qui pourrait presque convenir à « Titane »
    La voici :

    « La scène d’accouchement extra-utérin est génialissime j’ai assisté aux naissances de mes enfants et c’est pas pareil c’est sûr mais C’EST AU PÈRE DE COUPER LE CORDON
    Les petits monstres hideux sont ( forcément) privés de cet amour absolu et aveugle qui nous a tous bercé neuf mois durant d’où la colère la jalousie et donc le meurtre
    Tout y passe ! Conflit maternel ( Eggar est fille d’une mère alcoolique névrosée) et paternel ( père démissionnaire) rajoutez a cela le divorce mal vécu c’est la totale !  »

    L’héroïne de « Titane » semble être un de ses bébés monstrueux qui a grandi.
    Qu’en pensez-vous Olivier ? Vous avez pensé à « Chromosome 3 » en voyant « Titane » ?

  6. Olivier Père dit :

    Oui vous avez raison et il s’agit sûrement d’une des références majeures de Julia Ducournau (Cronenberg première période), davantage que Crash peut-être.

  7. damien dit :

    Je ne connais pas cette première période de Cronenberg. Je vais essayer de voir « Rage » et « Frissons ».
    J’ai trouvé que « Chromosome 3 » était très Hitchcockien. La musique très proche de « Psychose ». Et le film en lui même très proche de »Les oiseaux ». Les petits enfants monstres tueurs vivent dans le grenier, attaquent l’institutrice à l’école… et à la fin quand le Docteur porte la fillette pour sortir de la maison, il est entouré d’enfants comme Rod Taylor est lui entouré d’oiseaux (il porte je crois aussi la fillette. il faudrait que je revois cette scène). J’avais lu, il y a longtemps, que les oiseaux symbolisaient la pulsion de mort de l’héroine, thème repris plus directement dans le film de Cronenberg.

    J’ai vu le film que vous nous aviez conseillé « les 2 Alfred ». Bonne comédie intelligente.
    Ainsi que « Vaurien » (produit par Arte il me semble). Je ne sais pas si vous avez écrit sur ce film.
    J’ai trouvé que cela partait bien (un peu comme Bresson « L’argent ») mais ensuite la réalisation est un peu à la peine et le scénario tourne un peu en rond sans finir sur une idée forte. Dommage.
    Avez-vous eu des coups de coeur récents à nous conseiller ?
    Bien à vous

  8. Olivier Père dit :

    Vous allez pouvoir bientôt découvrir RAGE programmé en janvier sur l’antenne d’ARTE et aussi disponible en Replay. Oui il y a une influence hitchcockienne dans Chromosome 3.
    Vaurien n’a pas été coproduit par ARTE mais il a été soutenu par la sofica ARTE Cofinova je ne l’ai pas encore vu.
    Les films à voir en cette fin d’année : ceux d’Almodovar, Spielberg, Weerasethakul, Farhadi, Jude, Shrader, Hosoda, Desplechin…

  9. Damien dit :

    Merci Arte pour RAGE en janvier et pour vos conseils de films à voir.
    Déjà vu THE CARD COUNTER de Schrader. Film intéressant dans la lignée de TAXI DRIVER (la réalisation de Scorcese en moins)
    C’est son livre qui a l’air passionnant et que je cherche à me procurer.
    « Transcendental Style in Film: Ozu, Bresson, Dreyer ». Avez-vous pu le lire ?

    • Olivier Père dit :

      Non mais il faudrait que je le fasse, car c’est un cinéaste qui m’intéresse. Son film précédent First Reformed était l’un de ses plus réussis. A ma connaissance son livre n’a pas été traduit en français.

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