Olivier Père

Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle

ARTE diffuse Ascenseur pour l’échafaud (1968) lundi 22 juin à 20h55. Le film de Louis Malle sera suivi du documentaire consacré à son actrice principale, Jeanne Moreau, l’affranchie de Virginie Linhart (2017).

Ascenseur pour l’échafaud est le premier long métrage de fiction de Louis Malle après sa participation à la mise en scène du Monde du silence. Trois films coexistent à l’intérieur de cet Ascenseur pour l’échafaud adapté d’un roman policier choisi sans grande préméditation par Malle, sur les conseils de son ami Alain Cavalier qui l’avait découvert à l’occasion d’un voyage en train. Le premier concerne le personnage de Julien Tavernier (Maurice Ronet) ancien officier parachutiste d’Indochine et d’Algérie qui assassine son patron Simon Carala parce qu’il est l’amant de sa femme, mais aussi, on le devine, parce que cet industriel véreux le dégoûte. Leur brève conversation avant le meurtre laisse entendre que Carala est un marchand d’armes et que Tavernier, sorte de guerrier déchu, méprise la vie civile et éprouve de la nostalgie pour son expérience militaire. La figure de soldat romantique et désabusé ayant participé aux défaites des guerres coloniales sied parfaitement à Ronet, et on devine que la caractérisation de Tavernier est un apport direct de Roger Nimier, coscénariste et dialoguiste du film, écrivain de droite chef de file du mouvement des hussards et partisan de l’Algérie française (comme Ronet, mais à la différence de Malle). La première partie du film qui montre la préparation, minutieuse et silencieuse, puis l’exécution du crime presque parfait par Tavernier juste avant la fermeture des bureaux, est la meilleure. La précision sèche et géométrique de la mise en scène de Malle évoque le style austère et épuré de Robert Bresson, influence majeure du jeune cinéaste à ses débuts.

Un autre film à l’intérieur du film, beaucoup plus conventionnel, concerne la fugue à bord d’une voiture volée (celle de Tavernier, justement) d’un couple de jeunes gens – une employée de magasin et un blouson noir – qui se terminera en tuerie et en tentative ratée de suicide. On y découvre une vision sociologique d’une certaine jeunesse perdue, privée de repères moraux dans la France de l’après-guerre. C’est la partie la plus datée du film, dans la lignée de Clouzot, Autant-Lara ou Carné lorsqu’ils se penchaient sans beaucoup de bienveillance sur les nouvelles générations.

Enfin, l’histoire a retenu Ascenseur pour l’échafaud en grande partie grâce à la contribution de Miles Davis, qui improvisa la musique du film devant les images qu’on lui projetait. La trompette du génial jazzman accompagne la déambulation nocturne de Jeanne Moreau à la recherche de son amant, perdue dans un Paris pluvieux. Cette errance urbaine qui enregistre sans artifice le visage défait de la jeune femme marque un tournant dans le cinéma français. Le tournage de ces séquences fut rendu possible par l’utilisation de la nouvelle pellicule Kodak Tri-X qui permettait des prises de vues sans apport de lumière. Le travail de Henri Decae, directeur de la photographie de Melville et de Chabrol (Le Beau Serge, sorti en 1958 comme Ascenseur pour l’échafaud), qui signera les images des Quatre Cents Coups l’année suivante, anticipe celui de Raoul Coutard sur les premiers films de Godard. Un progrès technique révolutionne ainsi l’écriture cinématographique, et signe du même coup l’acte de naissance de Jeanne Moreau sur un grand écran, alors que l’actrice avait déjà près de vingt films derrière elle. Jeanne Moreau, filmée (amoureusement) comme aucune autre femme avant elle, fait entrer Ascenseur pour l’échafaud dans la modernité, et nombreux seront les spectateurs et cinéastes – Antonioni le premier – à s’en rendre compte.

 

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