Olivier Père

Police spéciale de Samuel Fuller

Un an après son chef-d’œuvre Shock Corridor (1963), Samuel Fuller signe son long métrage le plus étrange, avec une ancienne prostituée comme héroïne. Il y est question de pathologie sexuelle, mais c’est la quête de liberté d’une femme marquée, victime de la violence des hommes et de l’hypocrisie de toute une ville, qui constitue le véritable sujet de Police spéciale, titre banal pour un film qui l’est beaucoup moins. Le titre original, The Naked Kiss, désigne le baiser d’un pervers.

Fuller y retrouve Stanley Cortez, le génial directeur de la photographie de son film précédent. Police spéciale est célèbre pour sa séquence inaugurale où Constance Towers perd sa perruque lors d’une violente dispute avec son proxénète et exhibe un crâne totalement chauve. La séquence est filmée caméra à l’épaule et alterne les plans subjectifs et les gros plans du visage enragé de Constance Towers, qui inflige une raclée à son mac sur une musique jazzy stridente, premier pas dans son chemin vers la liberté. Après un départ en fanfare, typique du style baroque de Fuller, la suite est loin de décevoir et ne respecte aucune des conventions du cinéma policier. Aucun personnage, à commencer par l’héroïne, n’est écrit de manière conventionnelle. Le spectateur est constamment surpris, déstabilisé. Fuller témoigne d’une empathie extraordinaire pour cette femme qui souhaite tirer un trait sur ses anciennes activités de prostituée, en débarquant dans une petite ville sans histoire. Devenue infirmière dans une institution pour enfant handicapés, elle croit rencontrer le prince charmant en la personne d’un philanthrope local, avant de découvrir le terrifiant secret de son fiancé. Police spéciale ose aborder de front le sujet de la pédophilie et délivre une critique féroce de la société américaine, son conformisme et son puritanisme. Constance Towers, actrice apparue chez Ford (Les Cavaliers, Le Sergent noir) est formidable dans le rôle de Kelly, femme courageuse et intelligence dont l’intégrité morale est soumise à rude épreuve. Le film fait preuve d’une audace presque suicidaire. Ce sera pourtant un succès mais Fuller, grugé par ses producteurs, ne tirera aucun avantage, ni financier ni artistique, de cette nouvelle réussite. Police spéciale marquera au contraire la rupture entre Fuller et les studios hollywoodiens, et entraînera le premier exil du cinéaste en Europe. Fuller ne tournera pratiquement rien pendant seize ans, à l’exception d’un film d’aventure charcuté par ses producteurs au Mexique avec Burt Reynolds (Caine, 1970) et d’un téléfilm allemand exploité en salles dans certains pays (Un pigeon mort dans Beethoven Strasse, 1972).

A l’instar de Kelly, l’héroïne de Police spéciale, les rêves de Fuller furent brisés et il ne parvint plus à vivre et travailler normalement aux États-Unis, chassé par une industrie devenue réfractaire à son indépendance.

Shock Corridor et Police spéciale sont disponibles à la vente en Blu-ray, édités par Wild Side Vidéo.

Police spéciale de Samuel Fuller

Police spéciale de Samuel Fuller

Catégories : Actualités

2 commentaires

  1. Rymé dit :

    Encore un petit bijou de Fuller…malgré un titre français (et ils sont nombreux dans ce cas) immonde!!

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