Olivier Père

La Dame de Shanghai de Orson Welles

Le nouveau titre de la superbe collection cinéphile de Carlotta en coffret ultra collector (Blu-ray + DVD + livre de 160 pages) est La Dame de Shanghai (The Lady from Shanghai, 1947) de Orson Welles. Les suppléments audiovisuels proposent des entretiens avec Peter Bogdanovich, Simon Callow et Henry Jaglom, spécialistes et connaisseurs d’Orson Welles et de son œuvre, chacun à leur manière, tandis que l’ouvrage « Miroirs d’un film » associe à 50 photos d’archives des essais et témoignages divers sur La Dame de Shanghai, du producteur William Castle à des admirateurs tels que Darius Khondji et Nicolas Saada.

Orson Welles a édifié sa propre légende – orale – par l’intermédiaire de fables et de récits souvent fantaisistes au sujet de la genèse de ses films. L’idée de La Dame de Shanghai provient en réalité du réalisateur William Castle – qui deviendra par la suite célèbre pour ses films d’horreur de série B – qui avait écrit un traitement à partir d’un roman de Sherwood King. Mais Harry Cohn le directeur de la Columbia préféra confier le projet au « Wonder boy » Orson Welles – qui entre temps se l’était approprié – et Castle n’obtiendra que le poste de producteur associé.

L’intrigue de La Dame de Shanghai, alambiquée à souhait, n’est pas plus incompréhensible que la plupart de celle des grands classiques du film noir des années 40. On y reconnaît le style baroque de Welles, la mise en scène est superbe même si le cinéaste tempère sa fougue expérimentale qu’il ne libère réellement que dans la fameuse scène finale du palais des glaces, onirique et très influencée par le caligarisme.

Si Rita Hayworth y interprète un archétype de la femme fatale, le cinéaste remplit son personnage d’annotations autobiographiques, sur la trahison, la dépendance et la déception amoureuse : le couple est en instance de divorce, la star hollywoodienne épousée en 1943 n’était pas le premier choix du cinéaste mais sa présence dans La Dame de Shanghai devient un puissante attraction publicitaire – qui n’empêchera pas le film d’être un échec commercial, à l’instar de nombreux autres chefs-d’œuvre de Welles. L’idée de sacrifier la longue chevelure rousse de « la plus belle femme du monde » pour une coupe courte blonde oxygénée passa pour un sacrilège, voire un règlement de compte. Il n’empêche que Rita Hayworth est somptueuse – et vénéneuse – dans La Dame de Shanghai et que son futur ex époux lui a offert, davantage qu’un cadeau de rupture – l’ambiance sur le plateau fut paraît-il exécrable – le plus beau rôle de sa carrière (avec bien sûr Gilda de Charles Vidor).

Le film baigne dans un climat de fin du monde et témoigne de préoccupations qui vont au-delà de son intrigue, et que Welles signifie au détour de certain dialogues : les protagonistes pensent que l’apocalypse est proche, que des millions de bombes vont détruire les villes…

Welles y incarne un aventurier américain qui a tué un espion franquiste lors de la Guerre d’Espagne et se retrouve face à des compatriotes fascistes qui ont combattu dans le camp adverse. Les fantômes de la Seconde Guerre mondiale et l’angoisse d’un conflit atomique rôdent dans le film où, comme souvent chez Welles, les convictions politiques du cinéaste ne sont pas difficiles à décrypter. Le thème de la corruption, très présent dans son œuvre, se retrouve dans La Dame de Shanghai et fera sa réapparition, de manière encore plus centrale, dans La Soif du mal, neuf ans plus tard.

Everett Sloane et Orson Welles dans La Dame de Shanghai

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