Olivier Père

The House that Jack Built de Lars von Trier

Après le diptyque Nymphomaniac, Lars von Trier revient avec un nouveau film aussi attendu que redouté en raison de son sujet. Annoncé au moment de sa présentation au Festival de Cannes comme un succession de scènes insoutenables d’ultra-violence, The House that Jack Built est un chef-d’œuvre, un film à la fois monumental et intime pétri d’humour noir, de doutes et de questionnements, une somme géniale aux allures testamentaires.

Il est aisé de considérer The House that Jack Built comme un autoportrait de Lars von Trier, dans lequel le crime est assimilé à un acte créateur. Cette lecture est encouragée par le cinéaste, qui à plusieurs reprises a présenté son film comme un plaidoyer pro domo où il revient – sans s’excuser – sur ses dérapages verbaux lors de la conférence de presse de Melancholia en 2011 qui lui valurent d’être exclu du Festival de Cannes (comme un élève trop turbulent) pendant sept ans. Il y a de ça dans The House that Jack Built, mais ce serait réduire le nouveau film de LVT à la seule dimension de provocation, de doigt d’honneur à la critique et d’objet de scandale. Il n’en est rien et ce nouveau film, constamment surprenant, d’une inspiration folle, propose une réflexion vertigineuse sur la création et le Mal, dans laquelle le cinéaste se livre comme jamais.

Au début de l’année 2014, Lars von Trier a décidé que son prochain projet serait un film sur l’enfer. Après de longues recherches sur les différentes représentations et significations de l’enfer, il en a conclu que la véritable question qui l’intéressait n’était pas pourquoi on était condamné à l’enfer, mais qui y était envoyé. C’est la raison pour laquelle ces travaux préliminaires l’ont conduit à se documenter sur différents cas de meurtriers psychopathes et de tueurs en série, et d’aboutir au personnage central de Jack – alors que tous les films de Lars von Trier depuis Breaking the Waves en 1996 avaient pour principales protagonistes des femmes. Ce changement de perspective indique de manière évidente la valeur autobiographique de ce nouveau film. LVT n’est pas du genre à s’autocensurer et The House that Jack Built contient l’intégralité des meurtres, tortures et supplices atroces perpétrés par Jack – essentiellement sur des femmes et des enfants, imaginés par LVT dès l’écriture du scénario. La préparation et l’exécution des meurtres sont entrecoupées de conversations en voix off entre Jack et son mystérieux interlocuteur, Verge : l’occasion de revenir sur des souvenirs d’enfance de Jack, d’écouter diverses fables et histoires, et d’assister à des conversations dans lesquelles le tueur s’exprime sans retenue sur l’art, le meurtre, les femmes et autres sujets, récoltant souvent la désaprobation de Verge. Verge se révèlera être Virgile, écrivain devenu lui-même personnage de roman lorsqu’il guida Dante dans un voyage à travers l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Les délires mégalomanes de Jack sur le meurtre assimilé à une œuvre d’art sont suffisamment pédants et grotesques pour montrer la distance que prend le réalisateur avec son supposé alter ego, atteint de troubles obsessionnels compulsifs et autres phobies. LVT renoue avec la forme digressive qu’il avait déjà expérimentée pour la première fois dans Nymphomaniac, mais de manière plus convaincante ici. Un meurtre conçu comme un œuvre d’art évoque dans l’esprit de Jack Glenn Gould jouant Bach au piano, ou des plans de cathédrale. Jack se rêve en architecte du crime, en grand bâtisseur. Une bonne dose d’ironie vient contester de l’intérieur certains amalgames douteux. La convocation de références musicales, architecturales ou picturales, sous forme d’images d’archives insérées pour illustrer les conversations entre Jack et Verge, se double pour la première fois chez LVT d’auto-citations, avec des extraits de ses films précédents. C’est bien à un édifice cinématographique que l’on assiste, avec plusieurs niveaux d’images et de sens, un conte moral déguisé en film d’horreur, un essai philosophique qui évolue entre l’humour le plus atroce, les scènes sanguinolentes, jusqu’à des tableaux visuels sublimes, inspirés de Jérôme Bosch, lors de l’arrivée en Enfer. Il faut beaucoup de courage pour se coltiner un tel film, et on imagine sans peine les souffrances qu’a dû endurer LVT lors de l’écriture et du tournage, plongé dans la tête d’un tueur en série génialement interprété par Matt Dillon. Ce malaise frappe aussi le spectateur, même s’il est transcendé par la beauté malsaine et fascinante du film. The House that Jack Built est une expérience inoubliable, où l’on navigue entre effroi et sidération, chaos et organisation parfaite. Du grand art, très loin de la production cinématographique contemporaine.

 

Sortie en salles le mercredi 17 octobre, distribué par Les Films du Losange.

 

The House That Jack Built de Lars von Trier

Matt Dillon dans The House That Jack Built de Lars von Trier

 

 

Catégories : Actualités · Coproductions

Un commentaire

  1. Benoît Mars dit :

    Bienheureux de constater, comme vous, cette ironie et ce détachement que LVT maintient, manifestement, avec les propos de son protagoniste, alors que certains critiques tenaient littéralement ceux-ci pour l’opinion de l’auteur. Cette distance est telle, même, que le film fait autant sourire par ses impressionnants traits d’esprit que choquer par ses quelques scènes de violence. Qui, heureusement, ne reprennent pas « l’intégralité des meurtres, tortures et supplices atroces perpétrés par Jack » mais se réduisent à seulement cinq « incidents » piochés parmi la soixantaine que revendique le tueur en question.

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