Olivier Père

Street Trash de Jim Muro

Une grande réussite du cinéma d’horreur américain des années 80 fait peau neuve grâce à une belle édition Blu-ray : Street Trash de Jim Muro. Mais l’étiquette film d’horreur est sans doute restrictive pour désigner ce drôle de truc, difficile à identifier. On peut quand même tenter d’apporter quelques éclairages. Vu plusieurs fois en salle lors de sa sortie, revu 31 ans plus tard avec la même jubilation, Street Trash a au moins la double valeur de document : celle de nous renseigner sur l’état circa 1987 d’un certain cinéma de genre, encore marginal à l’époque, et sur l’état d’une ville, New York. Street Trash offre en effet une vision cauchemardesque du New York d’avant Giuliani. Dans les années 80 New York est une ville en crise, très endettée, l’une des plus dangereuses du monde. En 1993 Rudolph Giuliani est élu maire de New York. Son programme est axé sur la lutte contre la criminalité, le chômage et le contrôle du budget. Il met en place une politique urbaine de grand nettoyage et une « tolérance zéro » en matière de délinquance, de corruption, de drogue et d’insécurité. Harlem au nord de Manhattan et plusieurs quartiers de Brooklyn sont réhabilités. C’est la renaissance économique de New York, qui va peu à peu devenir la ville que nous connaissons aujourd’hui. C’est justement dans un secteur de Brooklyn que se déroule Street Trash. Le paysage urbain se partage entre décharges, cimetières de voitures, terrains vagues, blocs d’immeubles en ruine et abandonnés. Les personnages du film sont des clochards loqueteux et alcooliques, des boutiquiers peu scrupuleux, des vétérans du Vietnam psychopathes, des flics pourris et ultraviolents, des maffieux débiles. Street Trash met en scène une cour des miracles moderne, avec une exagération caricaturale qui n’occulte pas sa dimension documentaire. Le film montre sous un angle grotesque et effrayant les risques de s’arrêter au feu rouge dans certains quartiers, et l’existence d’une communauté en marge de la Grande Pomme, survivant d’expédients, de trafic et de combines.

Street Trash prend ses racines dans une réalité sordide, qui fut d’ailleurs montrée dans d’autres films. Les ruines de Brooklyn ou du Bronx servirent de décors à de nombreux films new-yorkais tournés dans les années 70 et 80. Mais Street Trash est une queue de comète et aborde l’horreur et le fantastique, et même le commentaire social, avec un humour bête et méchant digne du magazine Hara-kiri. Street Trash se distingue des productions de William Lustig ou James Glickenhaus par son exagération cartoonesque, sa volonté de choquer le spectateur par des gags ou des images d’une vulgarité monumentale. L’argument de scénario qui fit la réputation du film – un alcool frelaté découvert dans une vieille caisse de bouteilles fait littéralement exploser ou fondre les clochards qui l’ingurgitent, dans un concert de glouglous et des geysers de fluides multicolores – est finalement moins offensante que d’autres scènes qui parsèment le récit : un flic se fait vomir sur le gangster qu’il vient de tabasser, un clochard tente de récupérer son pénis coupé avec lequel s’amusent d’autres sans abri, une femme ivre est violée à mort par une horde de mendiants… Finalement, les morts violentes par ingestion du liquide empoisonné, avec leur festival d’effets spéciaux surréalistes et bariolés, apparaissent comme des pauses récréatives dans un film dont le premier son humain est un pet en pleine figure et qui prend un malin plaisir à provoquer le dégoût. Parfait représentant du « gore rigolard » qui éclaboussait les écrans au milieu des années 80, Street Trash se hisse largement à un niveau supérieur qu’une production Troma telle que The Toxic Avenger (1984) grâce à un budget correct – de provenance douteuse, paraît-il – et une maestria visuelle impressionnante. Street Trash est l’unique long métrage de Jim Muro, qui devint par la suite un spécialiste de la steadicam sur des tournages hollywoodiens, notamment le cameraman attitré des films de James Cameron. Les mouvements de caméra de Street Trash sont déjà extrêmement fluides et mobiles, et démontrent une certaine virtuosité technique de la part de Muro, loin des approximations artisanales des séries Z. Street Trash est un film affreux, sale et méchant, mais sa mise en scène et sa photographie ne sont pas celles d’un sous-produit d’exploitation. Il serait néanmoins hasardeux de voir dans le film une critique sociale ou un pamphlet contre la pauvreté et la violence qui s’emparaient des rues de New York. Street Trash suinte un profond nihilisme qui met bourreaux et victimes, flics et voyous, exploiteurs et exploités à la même enseigne de la folie, de la bêtise et de la laideur morale. Passé des bas-fonds du cinéma aux blockbusters de luxe, Jim Muro aurait d’ailleurs renié son unique long métrage, pour des raisons encore mystérieuses. Mais ceux qui le découvrirent et l’aimèrent en 1987 ont raison de lui garder une place à part dans leurs souvenirs de cinéphiles déviants.

Street Trash est disponible dans une édition collector (Blu-ray et DVD) en version restaurée, chez ESC distribution.

 

 

Catégories : Actualités

Un commentaire

  1. JICOP dit :

    Dommage que Muro renie son film sous pretexte d’officier dorénavant dans le cinéma mainstream et d’avoir commis une  » erreur de jeunesse « .
    Son film est un vrai manifeste rock’n’roll à visée anarchiste qui reste admiré après tant d’années .
    Malgré un budget qu’on devine plus que modeste la réalisation reste alerte et très inventive , Muro n’a pas à en rougir .
    Un film gore sans déluge de sang , jouant sur le mélange des fluides corporels comme l’avait fait Carpenter sur  » the thing  » , amenant le film vers un baroque visuel étonnant et vivifiant .
    Une erreur de jeunesse culte .

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