L’Echelle de Jacob de Adrian Lyne

Adrian Lyne doit sa fortune à des mauvais films musicaux ou pseudo érotiques, caractéristiques d’un certain esthétisme publicitaire et d’un moralisme conservateur en vogue dans le cinéma reaganien des années 80. Contre tout attente, Adrian Lyne a aussi réalisé l’un des films les plus dérangeants de l’histoire du cinéma contemporain et une réussite presque totale, autant dire une anomalie absolue à la fois dans sa carrière et dans le paysage d’un cinéma hollywoodien alors en voie de formatage irréversible : L’Echelle de Jacob (Jacob’s Ladder). Refusé ou contesté par les grands studios, le scénario de Bruce Joel Rubin fut finalement validé par Carolco Pictures, société de production indépendante dirigée par Mario Kassar et Andrew Vajna, à qui l’on doit quelques grandes réussites du cinéma d’action moderne. Le projet suscita l’intérêt de Sidney Lumet et Ridley Scott, avant d’atterrir entre les mains d’Adrian Lyne. Le réalisateur bénéficia d’une liberté totale et put mener à bien un film d’une audace surprenante – malgré plusieurs coupes décidées après des projections test désastreuses. Le film fut un échec public au moment de sa sortie. Il passa inaperçu, victime d’une campagne publicitaire incapable de rendre compte de son étrangeté. Il a depuis été découvert grâce à la vidéo et acquis une solide réputation d’œuvre hors-norme. L’Echelle de Jacob repousse les limites de l’acceptable dans le cadre du cinéma commercial. Ses excès de noirceur et d’images dérangeantes rejoignent les visions de cinéastes bien plus « artistes » que Lyne : Kubrick, Lynch ou Polanski.

Réalisé en 1990, L’Echelle de Jacob est une queue de comète, un accident miraculeux. Au gré d’un récit non linéaire en forme de cauchemar éveillé, parsemé de références bibliques, Lyne aborde de nombreux thèmes et mêle le drame conjugal et le pamphlet politique à des éléments du cinéma horrifique le plus radical. L’Echelle de Jacob revient sur la mode des thrillers paranoïaques des années 70 (décennie au cours de laquelle se déroule l’action du film), dévoilant le scandale de drogues hallucinogènes testées sur les soldats américains pendant la guerre du Vietnam. Il évoque aussi le deuil impossible d’un homme brisé par le décès accidentel de son jeune fils, les expériences de mort imminentes et les traumatismes physiques et psychiques des vétérans. Le film propose un voyage terrifiant dans les limbes, au cœur d’un New York crasseux hanté par des démons. Les hallucinations dont est victime Jacob, ancien étudiant de philosophie devenu postier après son retour du Vietnam sont le début d’une descente aux enfers où se confondent des destinées parallèles, des bribes de souvenirs et des projections mentales. Le film anticipe de quelques années la mode des retournements imprévisibles et choquants qui concluront des films à succès comme Seven ou Sixième Sens. Adrian Lyne revendiquera l’influence d’un court métrage célèbre de Robert Enrico, La Rivière du hibou (1962), adapté d’une nouvelle d’Ambrose Pierce. Les apparitions macabres et effrayantes qui assaillent Jacob dans le métro, une fête en appartement ou les couloirs d’un hôpital, fugaces silhouettes difformes et mutilées agitées de convulsions atroces sont quant à elles directement inspirées par les œuvres picturales ou photographiques de Francis Bacon, H. R. Giger, Diane Arbus et Joel-Peter Witkin.

Si aucun film ne vous a jamais mis dans un état de profond malaise, de tristesse et d’angoisse, essayez L’Echelle de Jacob : vous risquez de ne pas en sortir indemne. C’est un film qui peut vous hanter pour le restant de vos jours, et il faut une dose d’inconscience ou de masochisme pour oser le visionner une seconde fois.

 

L’Echelle de Jacob est disponible en blu-ray, édité par Studiocanal.

L'Echelle de Jacob de Adrian Lyne

L’Echelle de Jacob de Adrian Lyne

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