Olivier Père

Cannes 2017 : Les Proies de Sofia Coppola (Compétition)

Sixième long métrage de Sofia Coppola, Les Proies (The Beguiled) est la seconde adaptation cinématographique du roman éponyme de Thomas P. Cullinan publié en 1966. La première, produite et réalisée en 1971 par Don Siegel, mettait en scène Clint Eastwood dans le rôle d’un soldat nordiste blessé qui trouvait refuge dans une institution de jeunes filles dans l’état de Virginie, pendant la Guerre civile. La version de Sofia Coppola raconte exactement la même histoire tout en cherchant à prendre ses distances avec le film de Siegel. Le refus du terme de remake en dit long sur la volonté de faire oublier l’ombre de ce grand film – échec en son temps, désormais considéré comme un classique), en prétendant que le scénario, écrit par Sofia Coppola, puise directement à la source du roman. L’assertion répandue à Cannes – et exprimée par la cinéaste elle-même – selon laquelle Les Proies 2017 proposerait une approche féminine de cette histoire de désir et de séquestration en opposition à une version « machiste » du duo Siegel / Eastwood est partiellement inexacte.

Le film de 1971 englobait différents points de vue, y compris ceux des jeunes pensionnaires et de la directrice de l’établissement, interprétée par Geraldine Page. En revanche, on ne peut nier que le regard de la cinéaste sur son sujet, en tant que femme, diffère foncièrement de celui de Siegel. Ce dernier adoptait un ton sardonique et déployait une misanthropie qui n’épargnait personne, ni le soudard à l’appétit libidinal féroce, sorte de loup dans la bergerie, ni les femmes de tous âges, hystériques et cruelles.

Elle Fanning dans Les Proies de Sofia Coppola

Elle Fanning dans Les Proies de Sofia Coppola

Les Proies de Sofia Coppola frappe par sa douceur. On a reproché à Colin Farrell de ne pas être aussi viril et dangereux que Clint Eastwood. Reproche absurde puisque l’acteur irlandais, dirigée par Sofia Coppola, incarne une victime sacrificielle, dénuée de perversité, qui n’oppose pas grande résistance à la volonté du gynécée et ne constitue jamais une véritable menace. Les Proies s’intègre avec une parfaite cohérence dans l’univers de Sofia Coppola. Comme dans la plupart de ses films précédents, il s’agit d’explorer une communauté féminine, mais aussi un univers clos à l’abri des troubles du monde, avec ses rituels, son confort et ses contraintes de cage dorée – Versailles dans Marie Antoinette, Château Marmont dans Somewhere, les quartiers chics de Los Angeles dans The Bling Ring. Les Proies dialogue aussi avec le premier long métrage de Sofia Coppola. Les deux films racontent l’élaboration plus ou moins consciente d’un projet funèbre par un groupe de femmes. Violence tournée contre elles-mêmes dans The Virgin Suicides, contre un corps étranger et masculin dans Les Proies. Le film est l’histoire d’une castration et d’une mise à mort, mais traitée comme un conte de fées. Une scène de baiser propose une image inversée de La Belle au bois dormant, avec une jeune fille (Elle Fanning, la plus délurée du groupe) posant ses lèvres sur la bouche du soldat blessé et endormi. Plusieurs moments d’intimité soulignent la passivité de l’hôte, transformé en objet de désir – très belle scène de toilette où les mains de la directrice de l’institution (Nicole Kidman) découvrent avec une hésitation tremblante le corps nu du beau dormeur. Les hommes dans les films de Sofia Coppola sont des princes charmants cabossés et amorphes, dans l’attente qu’une jeune fille viennent les libérer de la torpeur qui les a envahi – Bill Murray dans Lost in Translation, Stephen Dorff dans Somewhere, Colin Farrell dans Les Proies. Le nouveau long métrage de Sofia Coppola permet à la cinéaste de réunir plusieurs âges de la féminité, et de renouer avec deux actrices qu’elle a déjà filmée à différentes périodes de leur vie : Kirsten Dunst (The Virgin Suicides, Marie Antoinette) qui interprète dans Les Proies une professeure de français qui va tomber amoureuse du soldat nordiste, et Elle Fanning (Somewhere) dans le rôle d’une élève dont les sens s’éveillent pour la première fois. C’est un retour émouvant et amoureux de deux actrices captées dans toute leur beauté (épanouie chez Dunst, en train d’éclore chez Fanning) et leur complexité. Quant à Nicole Kidman, elle apporte un visage glaçant à la frustration sexuelle et à sa transformation en désir de mort. La décision collective d’empoisonner le soldat nait de l’impossibilité de pouvoir le posséder (sexuellement) toutes, comme une forme de communion. Sofia Coppola excelle à filmer les cérémonies secrètes. Son prix de la mise en scène n’est pas volé. Certes il aurait pu échoir à Hong Sangsoo ou aux frères Safdie, mais Sofia Coppola fait preuve d’un raffinement remarquable dans la composition des plans et l’organisation des espaces clos, aussi bien à l’intérieur de la bâtisse que dans la forêt qui l’entoure. Il faut aussi saluer le travail admirable du directeur de la photographie Philippe Le Sourd (The Grandmaster) qui signe les plus belles images vues à Cannes cette année, sans pour autant sombrer dans l’imagerie. La lumière des Proies est à la fois ténébreuse, douce et sensuelle. Par pitié que les journalistes arrêtent de parler de David Hamilton à propos du travail de Sofia Coppola et de ce film en particulier, c’est complètement débile.

Les Proies sort le 23 août, distribué par Universal Pictures International France.

 

 

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2 commentaires

  1. Pierre Simon dit :

    Bonjour,
    je suis un fidèle lecteur qui apprécie vos textes!
    je n’ai pas encore eu la chance de découvrir le film de S.Coppola mais votre texte donne envie. Mais je suis très étonné par votre dernière phrase sur la débilité de ce rapprochement entre le travail de David Hamilton et l’image des films de S. Coppola (car il y a un vraie ressemblance) d’autant plus que vous faites partie des gens qui ont fait ce rapprochement sur ce même site à l’occasion de Virgin Suicide…
    Nul n’est parfait. Continuez votre beau travail!
    P.Simon

    • olivierpere dit :

      Bonjour,
      merci pour votre commentaire, et votre vigilance ! En effet on pouvait distinguer une influence hamiltonienne dans Virgin Suicide, en raison du sujet et de l’époque visitée par Sofia Coppola. Mais cela voudrait dire que l’esthétique et la photographie de ses films n’ont pas changé depuis son premier, uniquement parce qu’elle continue de s’intéresser à des personnages féminins jeunes ou des groupes de filles. C’est particulièrement vrai pour Les Proies, film historique dont la lumière, sublime, n’a rien à voir avec celle de Virgin Suicide, et le « flou artistique » de David Hamilton.

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