Olivier Père

La Ronde du crime de Don Siegel

Sous ce titre vidéo ou belge on ne sait trop se cache The Lineup (1958) de Don Siegel. Dans le lexique judiciaire ce terme anglo-saxon désigne une séance d’identification au cours de laquelle plusieurs suspects doivent se disposer en ligne devant un témoin, dont l’anonymat est protégé par une vitre sans tain. On retrouve cette situation dans de nombreux polars, et le film de Siegel ne fait pas exception à la règle.

The Lineup est inspiré d’une série télévisée des années 50, sur les enquêtes d’un duo de flics à San Francisco. Siegel et son scénariste Stirling Siliphant prennent leurs distances avec le matériau d’origine puisque le film suit essentiellement un duo… de gangsters, relègue en coulisses l’importance de la police mais conserve les décors naturels de San Francisco, qui sont magistralement utilisés par le cinéaste. On peut considérer The Lineup, ballade agitée et jalonnée de crimes dans les différents quartiers de San Francisco, comme une séance de repérages pour L’Inspecteur Harry, qui réemploiera treize ans plus tard certains lieux de tournage, en couleur et dans un format différent, mais avec la même efficacité et un sens du cadre extrêmement spectaculaire.

The Lineup de Don Siegel

The Lineup de Don Siegel

The Lineup est loin d’être le film le plus connu de Siegel – surtout en France où il est demeuré inédit – mais il s’agit pourtant de l’un de ses meilleurs longs métrages, toutes périodes confondues. Il annonce ses grands thrillers urbains des années 60 et 70, par la stylisation de sa mise en scène, qui s’approche parfois de l’abstraction, et sa violence, aussi sèche que brutale et choquante. Le film de Siegel surprend par sa modernité, notamment dans sa description de deux gangsters de la mafia chargés de récolter des paquets d’héroïne transportés à leur insu par certains passagers d’un avion de ligne, « mules » involontaires – de la drogue a été dissimulée dans des objets qu’ils ramenaient d’un voyage en Asie. Cet argument scénaristique permet à Siegel de promener sa caméra dans la ville – il faut intercepter et éliminer la « mule » après l’avoir suivie, et de dresser le portrait de deux hommes ambigus et névrosés, dont on ne sera jamais si ce sont les curieuses occupations professionnelles qui ont déteint sur leurs caractères ou l’inverse. Le plus âgé ne commet pas de meurtres, mais s’amuse à noter sur un calepin les dernières phrases des victimes assassinées, et multiplie les sentences philosophiques. Sa misogynie et le « couple » qu’il forme avec son complice laissent sous-entendre son homosexualité. L’autre homme est un psychopathe paranoïaque, animal froid et méthodique, sans aucun sens moral, en proie à des crises de violence incontrôlable. Il est génialement interprété par Eli Wallach (photo en tête de texte), dont c’est le deuxième rôle au cinéma après Baby Doll de Kazan en 1956.

The Lineup apparaît comme la matrice de deux chefs-d’œuvre de Siegel, A bout portant (The Killers) et L’Inspecteur Harry (Dirty Harry), dans sa façon de décrire le travail de deux professionnels du crime, accompli comme une tache banale et répétitive, mais aussi les agissements d’un tueur fou, véritable bombe à retardement dont la rage va précipiter la chute.

 

La Ronde du crime de Don Siegel est disponible en DVD chez Sidonis, dans une excellente collection consacrée au film noir américain.

 

 

 

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