Olivier Père

R100 de Hitoshi Matsumoto

Découvert en 2013 au Festival de Toronto, R100 est enfin visible en France. Il sort le 15 novembre en Blu-ray et DVD, édité par Blaq-out. R100 est le quatrième film de Hitoshi Matsumoto, autant dire sa nouvelle folie, puisque chaque long métrage du cinéaste et comique pop iconoclaste et visionnaire est avant tout un défi lancé à la raison et au cinéma, une grenade dégoupillée faisant exploser les convenances, les règles et les habitudes du spectateur.

Tandis que Big Man Japan jouait avec les codes des films de super héros pour mieux les détruire, et Saya Zamurai revisitait le Japon féodal, R100 s’attaque à des sujets a priori beaucoup plus sociétaux : le blues du salary man, le fantasme de la prostitution, le sadomasochisme. Evidemment il le fait comme il l’entend, c’est-à-dire de manière totalement déjantée et imprévisible.

 

Un modeste employé qui vit dans la banlieue de Tokyo et travaille comme vendeur dans un magasin de literie franchit la porte d’un étrange club à hôtesses nommé « Bondage » où le gérant lui explique la règle du jeu. Pendant plusieurs mois le pauvre type va accepter que des dominatrices fassent irruption dans sa vie quotidienne, au moment le plus inattendu, pour lui procurer souffrance, humiliation et jouissance. Le résultat dépasse sans doute les espérances du client masochiste, et lorsque ce dernier, malgré les avertissements préalables, souhaite résilier son contrat, il déclenche une véritable guerre rangée avec des amazones tueuses à ses trousses…

Le traitement « cartoonesque » du sujet, avec une escalade dans le grotesque, le « nonsense » et le délire n’occulte pas, comme toujours chez Matsumoto, une véritable noirceur et une grande cruauté. C’est le concept du film « trôle », triste et drôle à la fois…

Le personnage principal élève seul son petit garçon depuis que son épouse est plongée dans un coma irréversible, avec son beau-père pour seule compagnie. Matsumoto ne fait qu’effleurer la dimension mélodramatique de son récit, contrairement à l’émouvant Saya Samourai, et fait le choix de la farce et du slapstick, avec moult cascades physiques et effets spéciaux – un carton ironique informe le spectateur avant la projection qu’aucun enfant ou animal n’a été blessé pendant le tournage. Quid des hommes et des femmes ? La recherche du plaisir dans la souffrance prend une forme de quête mystique, amplifiée par les trouvailles visuelles et sonores de Matsumoto : l’orgasme est signifié par un gonflement grotesque du visage du héros, et des ondes musicales émanent de son corps. La machine à idées fonctionne à plein régime, même si Matsumoto n’est plus obsédé par la création d’une forme de narration ou de fabrication inédite comme pour ses précédents films. Nous sommes ici dans une certaine tradition – même si le mot est fort – de la comédie sexy et burlesque, avec courses poursuites, rebondissements feuilletonesques empruntés au thriller, au film fantastique et d’espionnage.

R100 est aussi un film sur le cinéma : mettre en scène un personnage masochiste permet à Matsumoto de questionner son propre sadisme, à l’instar de Saya Zamurai dans lequel le pauvre héros/acteur était – déjà – soumis aux pires traitements de la part du réalisateur. Certes la facture très cinématographique de R100 se distingue du traitement « jackass » des shows télévisés de Matsumoto, mais on dénombre plusieurs scènes étonnantes où l’employé se fait rouer de coups dans la rue par une dominatrice en talons aiguilles ou cracher copieusement au visage par une autre maîtresse silencieuse, « la reine des crachats. » Matsumoto procède aussi à une mise en abyme certes classique – on pense à La Fête à Henriette de Duvivier ou aux Monty Pythons – mais qui établit une distance critique sur son propre film. Il interrompt le déroulement du récit pour laisser ses premiers spectateurs (des financiers) étaler leurs doutes ou leur colère devant ce qu’ils viennent de découvrir en salle de projection. Le film que nous voyons est censé être l’œuvre testamentaire d’un cinéaste de cent ans, impassible et heureux devant sa création, qui semble être le seul à comprendre ce qu’il a voulu faire et dire. Le titre du film, qui fait référence à la classification des longs métrages au Japon, signifie « Interdit aux moins de cent ans. »

Cette plaisanterie ne renvoie pas au contenu sexuel et violent du film – très enfantin et surréaliste – mais à la conception du cinéma par Matsumoto qui signe des objets filmiques non identifiés, réfractaires à la compréhension, à la communication et même à la séduction, fidèle à ses visions et à des fulgurances, gagman tourmenté, démiurge et hyper créatif, au-delà du génie et de la folie, du bon et du mauvais goût.

 

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