Olivier Père

Cannes 2016 Jour 12 : Elle de Paul Verhoeven (Compétition)

Le Festival de Cannes se termine en beauté avec un film génial qui marque le grand retour de Paul Verhoeven, absent des écrans depuis un chef-d’œuvre – et déjà immense portrait de femme – Black Book en 2006. Verhoeven est sans doute le seul cinéaste européen contemporain capable d’avoir vadrouillé entre ses terres natales – Les Pays-Bas – et Hollywood en gardant intact sa puissance subversive, doublée d’une intelligence acérée et d’une maîtrise inouïe de la mise en scène. Qu’un cinéaste de la trempe d’un Peckinpah ou d’un Kubrick soit toujours aujourd’hui en activité, au prix de près de dix ans de silence et autant de projets inaboutis est une excellente nouvelle pour les amoureux du cinéma. Qu’il soit en pleine forme à l’âge de 77 ans, sans avoir rien perdu de son mordant et de son énergie, en est une autre. Verhoeven démontre une nouvelle fois avec son premier film tourné en France et en français une capacité d’adaptation phénoménale qui lui permit de réaliser quelques-uns des meilleurs films américains des années 80 et 90, au cœur du système impitoyable des studios hollywoodiens. La curiosité intellectuelle et la culture encyclopédique de Verhoeven – étiqueté cinéaste de l’action mais dont les films sont surtout des explorations la psyché humaine – l’ont amené à signer des fresques historiques, des chroniques sociales, une épopée médiévale ou des thrillers de science-fiction. Malgré cette apparente dispersion dans le choix de ses sujets Verhoeven a toujours fait preuve d’une parfaite cohérence esthétique. Disciple de Hitchcock le cinéaste hollandais méprise l’ennui et la confusion, même s’ils nous plongent souvent en plein chaos. Ses films creusent le même sillon, et explorent les trois thèmes qui représentent à ses yeux les piliers de la civilisation, et les racines de toutes les tragédies humaines : le sexe, la violence et la religion. Elle ne parle que de ca, et déploie à son maximum une qualité rarement commentée à propos du cinéma de Verhoeven, pourtant omniprésente dans ses films : l’humour.

Elle de Paul Verhoeven

Elle de Paul Verhoeven

Elle est une comédie noire, très noire, et très drôle, qui met en scène la libération d’une femme d’un héritage atroce – son père était un bigot psychopathe qui a assassiné tous ses voisins – et d’une agression sexuelle – elle est brutalement violée par un inconnu masqué qui surgit dans son pavillon de banlieue cossue – qui ravive en elle le souvenir de la souillure et de la démence. Elle est un jeu de massacre qui prend comme décor la bourgeoisie, et par extension le drame bourgeois inhérent à une certaine tradition française, au théâtre et au cinéma. Vehroeven dynamite de l’intérieur le cinéma français comme il a pu le faire vingt ans auparavant avec le blockbuster hollywoodien. Avec Michèle la femme d’affaires au passé trouble il réaffirme sa passion pour les personnages féminins volontaires surpuissants, qui refusent le statut de victime et renversent à leur avantage des situations de danger et de soumission. Elle est autant une réussite majeure de Verhoeven qu’un « Huppert film » où l’actrice – absolument géniale – retrouve quelques-uns des motifs récurrents de son œuvre à elle, sur un mode sarcastique (rapports de pouvoir, relations mère fille, bourreau victime, jouissance et souffrance…) Ce dédoublement de la femme objet en héroïne manipulatrice se retrouve dans la profession de Michèle qui conçoit des jeux vidéo violents et érotiques avec des avatars féminins et guerriers. La façon dont le classicisme de la mise en scène de Verhoeven aborde les situations troubles et les personnages tordus permet d’évoquer Buñuel et Chabrol, deux cinéastes qui voyagèrent eux aussi dans le monde des pulsions, des apparences et de vices cachés avec un calme et un détachement amusés. Mais au contraire de l’auteur du Charme discret de la bourgeoisie Verhoeven ne joue jamais avec l’étrangeté ou l’onirisme mais évolue au contraire dans un univers banal, quotidien, prosaïque. Davantage qu’un cinéaste trivial Verhoeven est un vitaliste. Les perversions de ses personnages sont fluides, dans le mouvement de la vie, plaisir, sadisme et souffrance mêlés. C’est aussi la raison pour laquelle il ne condamne ou ne juge aucun de ses personnages, même les plus tarés (le voisin), les plus nazes (l’ex mari) ou les plus cons (l’amant). La réputation de Verhoeven grand directeur d’acteurs se vérifie dans le choix parfois surprenant des rôles secondaires (différentes générations et familles d’acteurs français), tous excellents autour d’une Isabelle Huppert magistrale.

 

Elle sort mercredi 25 mai dans les salles françaises (SBS distribution)

Catégories : Actualités

Un commentaire

  1. ballantrae dit :

    Je dois avouer que je n’ai pas vibré comme vous et bon nombre d’amis devant le Paul Verhoeven nouveau…mauvaises dispositions? Non, j’étais fin prêt à l’aimer l’ayant désiré longuement. Mauvais angle d’attaque dû à un manque de connaissances de l’auteur? non, plus, je le côtoie depuis le milieu des 80′ très exactement avec Flesh and blood à mon sens l’un de ses plus grands films, flamboyant, baroque à souhait, inventif et surprenant.
    On a dit de ce Elle qu’il était très chabrolien.Je suis d’accord mais hélas c’est la veine chabrolienne initiée depuis Merci pour le chocolat qui s’est poursuivie jusqu’à Bellamy, à savoir une mise en scène tranquillement invisible, des personnages flous jouant sur un indicible mystère trop « écrit  » et pas assez senti, un rythme indolent un peu trop reconnaissable.Loin donc des outrances anarchistes des Bonnes femmes, loin de la rigueur langienne de La cérémonie ou de Une affaire de femmes, loin de l’expressionnisme bizarre des Fantômes du chapelier ou de Betty (par ailleurs deux belles adaptations de Simenon).
    Je ne vois pas non plus le lien avec Bunuel qui savait tout de même brouiller profondément le sens sans chercher le naturalisme et ce jusqu’au bout (les deux actrices/corps pour un seul personnage de Cet obscur…).
    Je crains que Verhoeven ne se soit assagi malgré des personnages et situations hallucinantes qui se présentent à nous théoriquement sans nous affecter un minimum.
    Alors oui, c’est drôle par moments ( le bébé à l’hôpital, les santons géants, la fête de noel qui tourne au vinaigre), c’est un peu efficace parfois ( la première agression assez culottée question son et aussi image) mais de là à m’enthousiasmer.on est loin du trouble puissant et vénéneux de Blackbook et de qqs autres.
    Pas un mauvais film mais un film « normal »…un comble pour Verhoeven!
    Mais je dois me tromper…

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